VALET DE TORERO
Henri Régnault. (Collection de Mme la baronne N. de Rothschild.)
L’ART ESPAGNOL
présence, c'est l’égalité de force et de chances de chacune de ces deux parties. Si l'égalité est absente, l’intérêt fait défaut. Or, ici, tout est réglé d'avance et prévu : le moment où les picadores échangent contre l’éventrement de leurs chevaux un coup de pique, — très léger, très peu profond, destiné plutôt à augmenter la fureur de l’animal qu’à le blesser dangereusement, — le nombre des chevaux éventrés, le nombre des paires de banderillas, l'instant où Yespada vient enfin terminer l’agonie lente du héros en lui donnant le coup de grâce. Chacune de ces parties du programme arrive à point nommé. Rien ne peut faire que ce soit le taureau, non les toreros , qui sorte de l’arène vainqueur. C'est une tuerie tranquille, graduée, retardée pour le plaisir du public. Il faut voir ces malheureuses victimes, seules réellement courageuses, poursuivies par la meute de leurs persécuteurs, aux abois, tout ensanglantées, à bout de forces, ne sachant plus — c'est le mot - où donner de la tête, après avoir épuisé vainement leurs premières colères, chercher tristement à regagner la porte par où elles sont venues ; il faut les voir, dès leur entrée en scène, effarées, étonnées, au milieu du bruit assourdissant qui les accueille, tomber en arrêt à la place où vient de succomber celui qui les a précédés, et, la queue battant l'air, les naseaux dilatés, flairer la mort dans le sable encore humide du sang du dernier sacrifice. C'est tragique et navrant; et si un sentiment intense de pitié vous monte au cœur, ce n’est certes pas en faveur des bourreaux, assez adroits pour se faire un semblant de vaillance de toutes leurs lâchetés.
Oui, il y a de la folie dans cette passion barbare de toute une nation. Des amateurs s'habillent en toreros, et s’exhibent, ainsi accoutrés, dans les cafés et dans les rues, et habillent leurs enfants comme eux, avec l'orgueil de leur voir plus tard embrasser cette profession glorieuse. Glorieuse en effet, et enviée de tous... Le retour des espadas, après les courses, en calèche, la cigarette aux lèvres, salués de toutes parts et distribuant de petits signes de mains protecteurs, est un véritable triomphe. L'Espagnol a trois vénérations : 1 espada, le fort ténor et le roi, — quand il y a un roi; — mais le roi ne vient qu’en troisième ligne.
Le soir des corridas, sur la voie publique, dans les tiendas de vinos, le rendez-vous des aficionados, paraîtront les journaux consacrés exclusivement à ce genre de turf, et apporteront les détails de la fête avec les portraits enluminés des vainqueurs... Il s’agirait du sort de la patrie, d’une guerre universelle, de quelque événement immense qui emplirait le monde, la curiosité ne serait pas plus excitée, les débats ne seraient pas plus vifs dans cette foule que possède un même sentiment. Les circonstances de la course, les qualités des taureaux, les manœuvres des matadors, la bravoure des uns, la couardise des autres sont pesées, honnies ou exaltées avec rage. On ne parle que de sang et de mort. Il n’y a jamais eu assez de chevaux tués, ni assez de taureaux livrés aux spectateurs affamés de carnage. L’imagination va son train aussi, dans ces cerveaux surchauffés. On rêve de fantastiques hécatombes, où des armées d 'espadas, couverts de blessures, auraient pour trônes des amoncellements de cadavres.
Les corridas de novillos, où ne paraissent pas de chevaux, servent bien moins à divertir le public qu’à initier les apprentis toreros dans l’art de massacrer proprement la bête, de manier la cape rouge avec dextérité et de poser les banderillas avec grâce ; elles n’attirent jamais que peu de monde. Parfois, dans les petites villes, on organise des courses où les chevaux paraissent, mais où leur sang ne coule point; on garnit les cornes de tampons qui les empêchent de pénétrer dans la chair. Mais ces courses-là ne sont pas non plus goûtées, si ce n’est de ceux qui les ont organisées, soit pour leur plaisir, soit au
profit d’une « bonne œuvre » quelconque. La mort du taureau, toute