‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 15 sur 122 · PICADOR · texte numérisé non relu

PICADOR

Croquis de Constantin Meunier.

seule, ne suffit décidément pas aux Espagnols; elle est trop lente et trop simple. Il leur faut des joies plus vives, quelques agonies accessoires précédant la grande agonie, dans un encadrement de ventres violemment crevés et d'intestins roulant en cascades sur le sable du cirque b

La vie espagnole est presque toute à l'extérieur, — vie de soleil et de lumière, faite d'une sorte de pittoresque un peu théâtral, d’une agitation un peu factice, très à la surface. Et, à cet égard également, l’art espagnol nous montrera des dissemblances intéressantes. Mais ces dissemblances, en somme, ne sont qu’apparentes, le caractère réel de la nation étant grave et positif malgré tout, comme son art le fut en sa période de splendeur, avec des énergies concentrées et des matérialités instinctives. Ce qu’il y a en lui de souriante fantaisie lui vient plutôt du souvenir de ses contacts étrangers, d’une influence qui perdure, principalement toujours dans les régions où ces contacts furent plus immédiats et plus prolongés, dans cette Andalousie que l'imagination du peuple, enfleurée de rêves, appelle encore « le pays de Jésus, à deux pas du Paradis ».

Aussi n’est-ce pas cela que l’art espagnol s’est attaché à fixer dans

i. Les courses de taureaux sont restées, à peu de chose près, ce qu’elles étaient il y a cent ans. Il existe quelque différence pourtant, et, en tout cas, elles ne sont plus tout à fait ce qu’elles étaient il y a plus de cent ans, quand elles se donnaient, à Madrid, en pleine Pla^a Mayor. Alors, les grands seigneurs et les hauts personnages ne dédaignaient point d’y prendre une part active, et la mise en scène du spectacle avait un éclat tout à fait extraordinaire. Le Cid, Charles-Quint, le roi Sébastien, de Portugal, bien d’autres encore sont cités comme ayant été, à l’occasion, d’intrépides toreros. La cour d’Espagne marquait la plupart des grands événements par des corridas où les gentilshommes remplaçaient les espadas, les picadores et les banderilleros de profession et se couvraient de gloire. C’était une règle respectée qu’un noble qui se mesurait avec un taureau devait se faire accompagner dans l’arène d’un certain nombre de laquais, qui se montait parfois jusqu’à cent et dépassait ordinairement douze ou vingt-quatre. Aux fêtes qui eurent lieu en 1673, lors du premier mariage de Charles II, le duc de Médina-Sidonia tua deux taureaux. En 1697, don Juan de Velasco, vice-roi de Buenos-Ayres, mourut des suites de blessures qu’il avait reçues dans le cirque. Le même sort fut réservé, en Portugal, au frère du comte d’Arcos, à la fin du siècle dernier, dans des circonstances particulièrement dramatiques. Le comte, au moment de l’accident, se trouvait aux côtés du roi; voyant son frère frappé et renversé par le taureau, il s’élança dans l’arène, et, ivre de colère, séance tenante, il tua la bête criminelle ! Le fait est raconté par Southey, Lettres écrites en Espagne et en Portugal, 1798, p. 403.

sa langue d’immortalité; et ceux qui l’ont essayé, après lui, ont reconnu combien était peu yaste et peu sensible à des interprétations plastiques le champ qu’ils ambitionnaient d’exploiter. Les crudités d’air de ce ciel trop pur, les banalités de ce pittoresque vite usé, et la maigreur de ses sujets séduisants, mais sans grande variété, sont rebelles aux exigences d’un art qui cherche l’ampleur des conceptions et la solidité du coloris. L’art espagnol, né de certaines circonstances déterminées et d’un certain état des esprits, se renferma en lui-même; et, quand les circonstances qui l’avaient fait naître vinrent à disparaître, il mourut, faute d'aliment nouveau.

Maintenant, dans ce pays réputé pour son originalité, il serait malaisé de trouver beaucoup de sujets, point banals, offrant aux artistes tout à la fois une note puissante de couleur, une physionomie caractéristique et traduisant, non un petit côté de la vie locale, mais quelqu’un de ses grands aspects. Un torero ou une manola ne suffisent pas plus à exprimer l’âme de l’Espagne qu’un pifferaro 11e suffirait à exprimer l’âme de l’Italie; d’autant que le caprice s'en mêle fort souvent. La fabrique de tabacs de Séville est peut-être le seul sujet qui soit dans les conditions voulues de couleur forte et de caractère impressionnant. Velâzquez, qui a peint la Fabrique de tapis , eût peint ceci, et il en eût fait un chef-d’œuvre... Un vaste bâtiment datant du siècle dernier; quatre ou cinq salles immenses, basses de plafond, voûtées, avec une forêt de piliers solides et larges qui filent à perte de vue; une pénombre brune, grise, chargée de vapeurs et d’émanations, éclairée par des éclats brusques de lumière surgissant d’étroites fenêtres percées çà et là. Dans cette étendue imposante, trois, quatre mille femmes, les cigarreras , pêle-mêle assises autour de longues tables, travaillent le tabac en cigares ou en cigarettes. Les petits châles rouges, bleus, jaunes, crient dans l’ombre de tous les côtés. Les femmes, — des jeunes, des vieilles, de tout âge, de toute couleur, — les unes avec des fleurs dans les cheveux, fumant, gueulant, canailles et provocantes; des types superbes et horribles; — d’autres, deminues, la chemise tombant des épaules. Et, parmi les montagnes de tabac, dans une buée empestée d’odeurs de corps, de latrines et

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d’anicotines, des bébés hâves, chétifs, malingres, sont là, qui gigottent au fond de leurs berceaux; des nourrissons pendent aux mamelles flétries les mères, et leurs faibles poumons respirent cette atmosphère empoisonnée, dont, à peine nés, ils meurent.

Mais ces physionomies-là, découvrant avec une intensité saisissante, et sous des cotés artistes, l'épopée du peuple, sont rares. Les plus communes ont des grâces sans relief, des arrangements connus, qui se répètent, et offrent plus de curiosité que d’émotion : courses de taureaux, combats de coqs, bailes, cérémonies religieuses, processions, fêtes en plein air; — coutumes naïves, traditions respectées, machinalement, avec une ferveur à fleur de peau.

Cette ferveur-là est un peu la ferveur ordinaire des Espagnols ; — et encore, si légère et si futile qu'elle soit, n’existe-t-elle même pas pour d’autres respects, ignorés, dirait-on ; tel le respect des morts. Les enterrements d’enfants déroutent nos préjugés. Sur le chemin escarpé qui contourne l'Alhambra, la rue de El rey Chico, à Grenade, et qui conduit au cimetière, on les voit passer un à un, les petits cercueils, à demi fermés, hissés sur l'épaule ou sur la tête de jeunes gars alertes, qui gravissent la pente allègrement ; par l’entre-bâillement des couvercles mal clos, on aperçoit de blancs suaires; des membres glacés s’échappent au dehors, inertes... Parfois, un homme, deux hommes suivent, causant et riant; — et le cortège monte ainsi, à grands pas, heurtant les cailloux...

Autre croquis, à Tolède : — Un petit mort, porté à bras par quatre fillettes, dans une boîte blanche, non couverte... En avant, des gamins avec des cierges; derrière, quelques personnes, — la famille sans doute. Tout cela hâtant la marche, regardant à droite, à gauche, se retournant, devisant avec des airs distraits, joyeux même, sous les yeux indifférents et froids des passants.

Cet autre encore : — A Madrid, Puerto, del Sol, à travers la foule et les voitures, deux individus courent, bousculant les gens sur leur passage ; ils ont quelque chose de lourd sur les épaules : un cercueil en bois noir; et, dans le cercueil, pesamment secoué, on entend ballotter un corps frappant en mesure les parois sonores.

A vrai dire, ce n'est point là de l'irrespect, mais plutôt absence de certains sentiments de délicatesse peut-être subtils, inventés par les civilisations raffinées; et c'est aussi la preuve d'une insouciance sereine d’esprit et de corps, d'un état encore primitif de nature, s’abandonnant à soi-même, acceptant les choses sans les raisonner, se livrant à l'entrainement du moment, bon ou mauvais, vice ou vertu, fanatisme ou dévouement, paresse ou héroïsme... O paresse, chère paresse, qui répand sur les places publiques de l’Espagne les groupes éternels des aficionados, la cigarette aux lèvres, l'œil mi-clos, songeant!... Les grandes villes, les petites villes, les ports en sont encombrés, principalement dans les provinces méridionales, où ne rien faire, à l'ombre, est plus doux : Grenade, Séville, Malaga, Madrid aussi, à qui son privilège de capitale donne droit à tous les privilèges. La Puerta del Sol n’est pas seulement le centre de la vie madrilène, c’est le centre de la vie espagnole tout entière. Sur ses trottoirs et dans les innombrables cafés qui l’avoisinent, bat le cœur d’un pays. On flâne, on cause, on fume, on achète et on lit les journaux du soir, on regarde passer les femmes, on souffle un mot galant à l’oreille des jolies chulas et des buscones qui trottinent dans la foule, provocantes, avec leur mèche de cheveux noirs collée sur le milieu du front et venant mourir dans les cils d’un œil où couvent des feux dévorants. Et là-dessus s’étend, comme un bruit sourd de mer en furie, le brouhaha des voitures et des tramways, dont les différentes lignes aboutissent à ce centre toujours bruyant des activités madrilènes.

Dans les cafés, toutes les classes sociales se réunissent, côte à côte, bourgeois et manants, nobles et vilains, les hommes « comme il faut », les ouvriers, les militaires, les toreros, les pauvres mêmes, les dames qui se conduisent bien et les dames qui se conduisent mal, les matrones, les demoiselles, les vieilles, les jeunes. L’arrivée d’un artiste venant là pour « croquer » quelques types est toujours un événement heureux. A peine a-t-on aperçu l’album et le crayon, qu’aussitôt l’assistance entière se partage en deux camps : l'un prend des poses académiques, lève la tête, met le poing sur la hanche, l’œil fixe, sans bouger... L’autre fait autour du dessinateur un cercle admiratif. Et,

quand le croquis est terminé, c’est une joie générale; l’album est saisi, passe dans toutes les mains, va, vient, d’un bout du café à l’autre. Quand le portrait ressemble au modèle, le bonheur n’a pas de bornes; quand il est idéalisé, c’est du délire. Et, sur-le-champ, une avalanche de propositions de poses à domicile, à l’heure, avec ou sans costumes, assaille l’étranger; on s’offre à lui de toutes parts. Ceux qui n’ont pas été portraiturés réclament l’honneur de l’être; ceux qui l’ont été demandent à l’être encore... Tous se voient déjà, en imagination, immortalisés, — • comme, chaque semaine, les repistas taurinas immortalisent en chromolithographie les héros qui se sont couverts de gloire la veille, à la Pla\a.

Et c’est justement ce désir de paraître, cette soif inextinguible d’être « quelque chose » ou « quelqu’un », qui constitue la proverbiale fierté des Espagnols. Oui, dans ce pays fécond en titres pompeux et en noms ronflants, la noblesse n’est rien, la bourgeoisie et le peuple sont tout. Les bourgeois ont, à Madrid, leurs Cercles à eux, littéraires, scientifiques, politiques, commerciaux : Y Athenœo, d’où sont sortis les hommes les plus marquants de l’Espagne contemporaine, Y Union mercantil, spécialement ouverte aux négociants. Les nobles, eux, n’ont pas de Cercle; ils vont à l’un ou à l’autre, à celui qui veut les recevoir, et M. le comte ou M. le marquis y est considéré ni plus ni moins que M. le docteur ou M. l’épicier.

Dans les fêtes publiques, aucune distinction entre nobles et vilains, entre bourgeois et manants. C’est un pêle-mêle touchant, une confusion charmante de castes, de fortunes et de rangs. Le dimanche, par exemple, à Séville, la promenade traditionnelle au faubourg de Triana. Riches et pauvres, en équipages, en voitures louées, en chars à bancs, en charrettes, à mulet, s’en vont, à fond de train, jusqu’à un endroit champêtre où l’on boit du manzanilla et où l’on regarde les garçons et les filles danser les danses du pays, au son des tambourins. Deux heures après, quand le jour décroît, on revient, dans le même désordrè, mais avec une animation et une joie dépassant de beaucoup celle qu’on avait au départ. Équipages, voitures, charrettes, surchargés, brûlent le pavé ; les ânes et les mulets, traînant des fardeaux inaccou-

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tumés, ahanent sous les coups; et de tous ces chargements humains s’élèvent des clameurs sauvages, des chants et des cris, que scande le rvthme des mains qui claquent et des pieds qui frappent en cadence. Les femmes ont les cheveux enguirlandés de fleurs naturelles ou artificielles en papier colorié, disposées en nimbe sur le chignon, avec de grandes épingles couronnées de petites poupées, les bras ouverts. Une vraie kermesse de madones en folie. Le soir est venu, des flambeaux s’agitent au-dessus des tètes; autour des voitures, des cavaliers caracolent; des enfants courent, brandissant des torches ardentes; et les fleurs, les mantilles, les châles aux couleurs éclatantes s'allument de rayons, tandis que va toujours, sans cesse, le charivarique et endiablé concert des chansons, des rires et des musiques. De loin, aperçu dans la sombreur de la nuit, entre les grandes ombres opaques des maisons, on dirait un retour de sabbat romantique. Et rien ne désunit cette gaieté de tous, qui fraternise. A coup sur, rien ne la ferait deviner dans les œuvres que l’art, en sa période de splendeur, nous a laissées. L’art, essentiellement aristocratique, de l’Espagne, ne se serait pas accommodé de cette démocratie. C’est sans doute une des causes de sa décadence. Le vieux sang noble, peu à peu, s’est encanaillé. Pour retrouver, vivants dans leur descendance, les personnages immortalisés par le pinceau des maîtres, en vain chercherait-on en haut, sur les trônes et dans les palais; ils existent pourtant, mais c’est en bas qu’il faut chercher. La chevalerie des preux a quitté ses domaines; la fameuse « morgue » est descendue dans la rue, au bord même du ruisseau. Voyez la façon dont les loqueteux, ces grands seigneurs du trottoir, se drapent dans leur misère; ces truands exigent qu’on les respecte ; ce sont des êtres importants, ayant droit à des égards. Et ainsi des autres. Natures généreuses, dévouées, si on les traite bien, si l’on a des condescendances ou des vénérations; mais mauvaises et cruelles si on les froisse ou si on leur déplaît. Pour un rien, le fond se découvre, l’instinct reparaît, féroce, intraitable. Grattez l’Espagnol, toujours un peu de sauvage percera.

Nous avons dit la passion universelle, nationale, qui dévore le peuple, pour les combats de taureaux ; cette passion lui a fait le cœur

AGUADOR (PORTEUR d'eAU EN ESPAGNE).

Fac-similé d'un dessin à la plume de N. Sicard.

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dur pour les animaux qui le servent. Il n’y a pas de pires martyrs que les ânes en Espagne, battus, suppliciés, sans pitié ni merci, par leurs bourreaux et maîtres. La torture du joug infligée aux boeufs, attelés deux à deux, la tète écrasée sous le poids et les secousses des fardeaux qu’ils traînent, et continuellement harcelés par le bâton à fine pointe de fer que les conducteurs leur enfoncent dans les chairs, cette torture barbare paraît toute naturelle, et personne ne songe à s’en plaindre.

Nulle part non plus, comme là, ne s’étale dans toute son horreur la plaie de la mendicité, — une mendicité effrénée, insolente, qui pénètre partout, qui vous poursuit sans relâche, qui se multiplie, s'étend, règne et, peu à peu, est devenue un art et un état dont vivent une foule de gens. L’Italie elle-même n’a rien de pareil. C’est un fléau qui va sans cesse s'augmentant, protégé par l’autorité, tantôt sous forme de gens à tout faire, exploitant le public avec témérité; tantôt avec un étalage hideux de corps et de membres estropiés, blessés, contrefaits, affectant les monstruosités les plus phénoménales, et qui s’impose, et qu'il faut subir bon gré, mal gré. On a beau être humain, l'humanité a ses limites.

Et l’on accuse la misère, cause de tout le mal. Peut-être. Mais, outre que la misère est exigeante en Espagne et que l’aumône même y a ses tarifs, très élevés, il reste tant de champs à cultiver, tant de terres à défricher, tant de sol à faire fructifier! Et alors on accuse l'instabilité des gouvernements, la rage des pronunciamentos, qui mettent entrave à tout. Peut-être aussi... On nous montre ce peuple versatile, démolissant ce qu’il a construit, brûlant ce qu’il a encensé... Mon Dieu! les peuples sont de grands enfants, et celui-ci ne l'est pas moins. Il aime le changement. Cela a passé chez lui à l’état d’habitude; il ne s’en émeut plus. Les plus violentes variations gouvernementales lui semblent choses tout à fait dans l'ordre établi. A quoi bon s’en tourmenter?...

Nous parlions à un Espagnol, homme très raisonnable, très écouté, des troubles fréquents dont souffre à tout instant son pays.

— Que voulez-vous ! répondit-il, c’est toujours la même chose. Tenez, maintenant encore, je n’ai pas confiance... Cela finira mal... La majorité, le ministère, le roi...

— Le ministère, soit, cela est prévu. Mais craindrait-on aussi pour le roi?...

— Oh! non, répliqua mon Espagnol, en nous calmant d’un sourire indulgent... Le roi, lui, ne peut mal : il en a encore bien pour un an ou deux...

Pour un roi, « un an ou deux », en Espagne, vaut une éternité.

Ce caractère variable, ces troubles continuels, ce besoin de changement, de plaisirs grossiers, de luttes corporelles, ajoutés à d'autres causes, purement topographiques, qui tiennent l'Espagne isolée du reste de l’Europe, ont contribué assurément à engendrer le mauvais goût artistique qui règne dans toute la péninsule et particulièrement à Madrid, où les monuments modernes sont détestables et où les statues font pitié.

Le xyme siècle a, sous prétexte de fontaines, peuplé les jardins et les parcs de tritons patauds et de naïades aux formes adipeuses, qui jurent avec les élégances piquantes des beautés espagnoles. Il a répandu à foison, dans les quelques endroits où l'ornementation a été admise, les mascarons, les festons, les colonnes torses, escortées de Neptunes bourrus, de dauphins vomissants, de Cybèles rebondies et de saintes bouffies. Lèpre fatale qui s’est étendue sur l’Europe presque tout entière, et, sous le masque de l’odieux style churriguerresque, indigne successeur de la Renaissance, est venue frapper, dans ses montagnes, l’Espagne elle-même, plantant cyniquement le Triunfo de Cordoue à côté de la Me^quita, l’arsenal de Grenade tout près de l’Alhambra, et ensevelissant sous une débauche de rocailles, misérables verrues, les plus fins joyaux de l’art gothique et de l’art musulman.

La simplicité et la pureté n’ont d’ailleurs présidé que bien rarement aux œuvres architecturales élevées par les Espagnols. Ils ont peu connu la belle ordonnance du style ogival, introduit chez eux tardivement ; et tout de suite des éléments étrangers, délicieux souvent, parfois hétérogènes et excessifs, s’y sont introduits. Leur goût pour

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les choses bruyantes et tourmentées, qui est le goût de toutes les nations jeunes, rudes, non encore dégrossies, fermait nécessairement leur esprit à la compréhension des harmonies discrètes. Si la Renaissance, succédant aux étincellements du gothique flamboyant, marié au byzantin et à l’oriental, héritant même d’une partie de leur fastueuse et prodigue fantaisie, fut brillante en Espagne, elle le dut précisément à cette fantaisie, que tolérait et protégeait l’essence particulière de son esthétique. Mais encore, à part quelques monuments comme le palais inachevé de X Ayuntamiento, à Séville, ce qu’elle y a produit d’invention exquise, vraiment précieuse, n'est pas commun et peut se compter aisément; bientôt, trop tôt hélas! l’imagination délirée des artistes d’alors exagéra, altéra les qualités charmantes de ce style, si facilement altérable, et plus rien ne subsista de ce qui faisait sa grâce et sa saveur.

Une fois, la seule fois peut-être, l'architecture espagnole voulut être simple : elle réussit, et, inconsciemment, l’œuvre qu’elle conçut, outrepassant le but, ennuyeuse et glaciale, au lieu d’être sobre uniquement, fut aussi d’une éloquence sans pareille. Je veux parler du monastère de l'Escorial U Gigantesque amas de granit, qui dresse dans la solitude morne du paysage castillan ses formes plus mornes encore. Couloirs sombres, salles immenses, galeries sans fin, escaliers innombrables, cours énormes, tout y est grand, tout y est écrasant, d’une solennité emphatique, qui envahit l’âme et la remplit d'un trouble inexprimable. La pierre semble avoir été posée là depuis hier; le ciment a gardé toute sa fraîcheur; rien n’a bougé depuis les deux siècles que le monument existe. La chambre où mourut Philippe 11, l’alcôve d'où il entendait la messe, sa jambe malade appuyée sur des chaises qui sont restées à leur place, les livres qu’il lisait, les édits qu’il venait de signer, souvenirs vivants d'une époque sanglante... Puis, on descend, par un escalier de marbre, dans le souterrain où sont ensevelis en bon ordre, les uns au-dessus des autres, dans leurs sarcophages, les rois catholiques, dont on déchiffre les noms, inscrits en lettres d'or, à la lueur d'un mince filet de jour; et c’est là qu’aboutit

i. Commence par Juan Batista de Monegro, de Tolède, en 1 565, continue' par Juan de Herrera.

toute puissance humaine. On remonte : l’église du monastère s’ouvre, toute nue, plus froide et plus colossale encore que le reste, et la signification de cet impassible et indestructible léviathan se dégage soudain. Au lieu de la dévotion vulgaire et hystérique, destinée à impressionner la foule, faite de clinquant, d’effets violents et compliqués, que l’Espagne a propagée dans presque tous ses édifices religieux, voici qu’apparaît tout à coup une dévotion sinistre, inexorable; du sol jusqu’à la voûte, le long de ces piliers démesurés, sur toute l’étendue de ces murs gris, sans ornementation, suintent implacablement l'angoisse et la tristesse; on sent comme une force invisible qui s’abat lentement et vous étreint... Force supérieure à toutes les autres, et qui a dominé, superbe et orgueilleuse, les trônes et les rois. Ces murs, que Philippe II s’était fait bâtir, lui devaient servir de tombeau. C’est là qu’il achevait de régner; c’est là qu’il achevait de mourir. Et tout le disait, dans ce lieu lugubre, et tout le dit, à l’heure présente, comme un témoignage que le temps n’a pas altéré. Il y a une cour, à l’Escorial, où le roi ne pouvait entrer que deux fois : la première, vivant, pour y entendre la messe; la seconde, mort... Et le roi acceptait cette règle suprême. Partout, serviteur humble et soumis, on ie voit obéir à cette souveraineté, plus forte que la sienne. Dans un coin du Coro, une stalle est réservée, derrière toutes les autres : c’est celle de Philippe II. Partout, il passe, timide, craintif, abaissé dans sa dévotion, tremblant, lui qui a fait trembler le monde. Le maître est là, mais il est chez son Maître.

Et voilà comment, sans le savoir, l’architecture espagnole fut un jour réellement inspirée : elle venait, malgré elle, de traduire une grande pensée, et cette pensée, profondément poignante, résumait tout un siècle et toute une nation.

C’est un chapitre toujours pénible que celui qui, terminant l’histoire des peuples glorieux, constate leur décadence* Comme la plupart

de ceux dont les heures les plus heureuses furent des heures consacrées aux arts, le peuple espagnol s'est endormi depuis longtemps dans l'éblouissement de sa renommée. Aujourd'hui, il n’a plus guère ni jugement, ni discernement, ni amour vrai des choses artistiques. Lui, si compétent en matière de tauromachie, serait sans doute assez embarrassé de choisir, s'il le fallait, entre un tableau qui est bon et un tableau qui est mauvais. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir, même dans ses préjugés, la conscience et l’amour-propre de son auréole. On lui a parlé de Murillo; on lui a persuadé que c'est le dieu de la peinture; hors de lui, il ne connaît personne. 11 croit en Murillo comme il croit en Dieu, sans le comprendre; peut-être ne l’a-t-il jamais vu. 11 est né et il mourra dans cette croyance. Il ne se doute pas qu’on puisse aimer un autre maître que Murillo, ni qu’on vienne en Espagne pour voir autre chose que des Murillo. C'est le nom magique qu'il glisse à l’oreille de tout étranger qui met le pied chez lui. En Allemagne et en Angleterre, quand vous demandez aux gens ce qui vaut la peine d'être vu dans leur ville, les gens vous répondent invariablement, avec la certitude qu’ils vont éveiller en votre âme des curiosités indomptables : « 11 faut aller voir notre Jardin zoologique ! » Pour eux, un Jardin zoologique est le comble de l’art; si l’on se donne la peine de faire des centaines de lieues, c’est sans aucun doute pour avoir le plaisir de visiter les Jardins zoologiques que les édilités entretiennent avec des soins jaloux en des endroits privilégiés; et, quand vous leur dites que vous n’avez que faire de leurs bêtes, ils vous lancent des regards de commisération, ou bien restent béants. En Espagne, Murillo joue absolument le même rôle que les collections vivantes d’histoire naturelle en Allemagne et en Angleterre. Un étranger paraît : aussitôt, chacun s’empresse, ravi, clignant de l'œil, heureux de la bonne nouvelle à annoncer :

— Vous allez voir notre Murillo!...

Car tout le monde, en Espagne, possède au moins un Murillo. Il n'est pas de bourgeois si effacé qui, à un moment donné, ne vous attire chez lui mystérieusement pour vous exhiber, à quelque place d'honneur de son salon, une toile toute noire, avec une Vierge ou un

saint, que l'on devine à peine au milieu d'ombres fumeuses : œuvre informe de quelque obscur rapin, qui l’a brossée, dans une heure de famine, entre deux peintures d’enseignes... Vous regardez, muet, par discrétion; puis, gêné par ce trop long silence, vous vous hasardez à poser une question timide au bourgeois radieux :

— Et... de qui est ce... tableau ?

A ces mots incongrus, le bourgeois lève les mains au ciel, et soudain laisse échapper une exclamation de pitié et d’orgueil révolté :

— Comment! vous ne reconnaissez pas?... Vous ne voyez pas cela tout de suite?... Mais c’est un Murillo !...

Surtout ne vous avisez pas de contredire une affirmation aussi catégorique! Il vous en cuirait, bien certainement.

On conçoit que le mouvement artistique laisse à désirer et que les encouragements ne soient guère considérables de la part de l’État et de la part des particuliers. Les quelques bons peintres espagnols sont allés s’installer à Paris; les autres restent et végètent. L’État a cru beaucoup faire en instituant, comme ailleurs, des « prix de Rome ». La légende prétend que le sujet du concours préparatoire consiste généralement en ceci : mettre une guitare en perspective... C’est, du moins, de la couleur locale. Mais elle s’arrête là. Les Romains et les Grecs envahissent tout, comme en Italie. Le Musée moderne de Madrid n’est cependant pas tout à fait aussi déplorable que le Musée moderne de Milan; à côté de nombreuses médiocrités, dues surtout à des paysagistes, on y trouve quelques œuvres méritantes, mais presque toutes académiques, signées des noms les plus connus : MM. Dominguez, le père, Madrazo, Emilio Sala, Placencia. Ce qu’il y a là de Serments de Brutus et de Morts de Lucrèce, c’est incalculable. Et cependant l’art classique n'est pas le fait des peintres espagnols ; la fougue des scènes romantiques, où certains d’entre eux s’attardent avec talent, — comme M. Pradilla, dont la Jeanne la Folle est devenue aussi populaire qu’une œuvre d'art peut l’être en Espagne, — et les fantaisies de la peinture décorative, qu’ils savent traiter avec une grâce très savoureuse, les tentent plus heureusement. Il faut voir les jolies compositions, tendres, galantes, spirituelles, que M. Dominguez brosse

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dans les salons des grands seigneurs assez riches pour se payer un luxe pareil. Le plafond du café Fornos , peint par M. Sala, est vraiment adorable, dans une note moderniste tout à fait neuve, et il suffirait, partout ailleurs, à rendre l'auteur célèbre. Et c’est une chose étrange qu’il faille aller découvrir dans un établissement public de ce genre l’œuvre peut-être la plus remarquable de l'école espagnole contemporaine.

Contradictions partout et toujours, dans ce pays. Solennels et graves au musée, ces mêmes artistes, voyez-les, se montrent au dehors des maîtres enjoués et souriants. Et, d'autre part, ce même M. Sala, qui a semé ses plafonds du café Fornos de colorations grises d'une finesse exquise, peint dans son atelier de la calle Cervantès, — là même où Henri Régnault fit son Général Prim , — des portraits et des figures aux tons bruns, sirupeux et conventionnels.

Ainsi, dirait-on, la descendance de Fortuny, la dernière gloire espagnole, s’éparpille, s'altère ou émigre. Ceux qui restent attachés au rivage bravent la mauvaise fortune. Mais la mauvaise fortune a des exigences. M. Frédéric Madrazo père maintient l’art dans les traditions, prêche de parole et d’exemple, et se dévoue tout entier au musée du Prado, dont il est le directeur très consciencieux et très savant. M. Madrazo fils, depuis longtemps, a pris son vol vers Paris, où il a emporté une petite part de la succession de Fortuny, bien délaissé dans sa patrie... Oui, délaissé, hélas! ou méconnu, ou négligé. En vain chercherait-on sa trace dans les galeries privées et dans les galeries publiques. Peut-être, çà et là, chez quelque ardent et ignoré admirateur, une toile de lui se cache-t-elle timidement, à l’abri des regards vulgaires. Mais ailleurs, là où le profane peut pénétrer, là où il s'attend à le trouver, la place est vide. Le Musée moderne n’a de lui qu’une esquisse ancienne, qui ne donne point la note réelle de son talent. L'aurait-on jugé indigne des Grecs et des Romains, dans cette collection officielle où l’on a laissé entrer le Français Bernier et le Belge Van Beers, dont la Vache laitière, si étrangement sœur de la Vache de Landseer, à la National Gallery de Londres, est un des morceaux les plus appréciés? Est-ce indifférence, ignorance ou dédain?

Sans doute rien de tout cela, mais simplement obéissance à cette loi commune qui veut que les gouvernements, protecteurs des arts, soient maintenant les derniers à reconnaître leurs propres gloires, acclamées partout alors qu’ils en sont encore, parfois, à les ignorer.

Et voilà pourquoi il ne faut pas plus aller à la section moderne du Prado pour admirer Fortuny, qu’il ne faut aller au Louvre ou au Luxembourg pour étudier Millet ou Corot, à la Pinacothèque de Munich ou à la Galerie nationale de Berlin pour connaître Leibl et Menzel.

Mais, si l’art moderne est pauvrement représenté dans les centres intellectuels de l’Espagne, Part ancien y brille d’un merveilleux éclat, surtout à Madrid, où l’on a rassemblé toutes les richesses disséminées. Son histoire est inscrite en lettres vivantes sur les murs du musée du Prado. Cette histoire, nous allons la parcourir, maintenant que nous avons dans les yeux la vision des lieux où elle a été vécue et de la race dont le sang l’a nourrie.

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