CHAPITRE II
yeux, dans les mosquées transformées en temples chrétiens, de si splendides spécimens ; et les traditions arabes lui avaient servi déjà, au xve siècle, à créer un style en quelque sorte original, par le mélange des éléments mauresques et des éléments gothiques, le style Mudejar. Ce style Mudejar se rencontre à chaque pas, dans les
basiliques espagnoles; la Sala capitulare de la cathédrale de Tolède, avec son portail et son plafond polychromes, dorés, roussis par le temps et d’une finesse de broderie éblouissante, en est peut-être le plus précieux chef-d’œuvre. Plusieurs églises de Tolède ont, en guise de tours, de vrais minarets, copiés littéralement sur les minarets
arabes. Quand vint ensuite la Renaissance, ces grâces exquises s’allièrent aux sévérités des principes nouveaux, et de cette alliance naquit le style Plateresque, répandu d’un bout à l'autre de l'Espagne. Eh
bien, en pleins Pays-Bas, nous retrouvons, vivants et triomphants, ces deux styles ; le style Mudejar, dans la colonnade de la cour intérieure du palais épiscopal de Liège, dans la chapelle du Saint-Sang, à
Bruges, dans l’ancienne Bourse d’Anvers, — - le style Plateresque, avec ses hardiesses et ses caprices excessifs, dans la plupart des bâtiments construits pendant le xvi® siècle, dans plus d’une partie de l’admirable Cheminée du Franc de Bruges, dans le mausolée du cardinal de Croy, élevé en 1524, à Heverlé, près de Louvain (dans l’église des Capucins), et auquel, avant M. Schoy 1 , qui en a démontré le caractère exact, on avait toujours attribué une origine italienne. Ces deux styles régnent presque souverainement dans les Pays-Bas jusqu’aux premières années du xvne siècle, au moment où l’architecture flamande, par l’action puissamment fatale des jésuites, commence à s’inspirer exclusivement des traditions romaines abâtardies.
11 est juste cependant d’ajouter à ces considérations un léger correctif. Certes, l'influence de l’Espagne fut grande dans les provinces qui lui étaient soumises; l’architecture de cette époque, connue aujourd’hui même sous l’appellation d’architecture hispano-flamande, se ressent des exemples que les artistes flamands étaient allés chercher en Espagne et que les artistes espagnols étaient venus apporter dans
1. Voir son Histoire de l’influence italienne sur l'architecture dans les Pays-Bas.
L’ART ESPAGNOL
les Flandres; on ne saurait expliquer autrement maint détail incompatible avec les nécessités de nos climats humides : par exemple, les sombres patios entourés de colonnades, que l'on voit encore dans plusieurs maisons de la Grand' Place de Bruxelles, et les toitures plates de certaines constructions semblables. Mais cette architecture hispanoflamande ne fut pas non plus une imitation littérale, une copie maladroite, dénuée de tout sentiment original. Elle eut une physionomie à elle, bien distincte, robuste, mouvementée, lourde même, d'accord avec l’esprit de la nation; les pignons aigus des toits, la profusion de festons, de gargouilles, de bustes, de figurines accrochés de tous côtés aux façades, l'ingéniosité naïve de l'ornementation des édifices aux silhouettes tourmentées et compliquées, tout cela lui appartient, avec ses qualités et ses défauts, à elle seule. Et elle se gardait bien de prendre à ses initiateurs du Midi sans rien leur donner en retour. N’est-ce pas elle qui leur dictait ces innombrables miradors , mystérieux observatoires de la curiosité et de l'amour, que l'on voit suspendus, dans les villes de Castille et d’Andalousie, le long des habitations, à toutes les fenêtres, à tous les étages 1 ? Et d’où l'idée en aurait-elle pu venir, si ce n’est de ces balcons saillants en verre et en bois des vieilles demeures flamandes, de ces brétèches audacieuses si en honneur dans les cités du Nord, depuis le xive siècle, et qui, tout en rompant la monotonie des façades, mettaient en quelque sorte la vie dolente des intérieurs en communication directe avec la vie animée du dehors en lui demandant un peu de sa joie et de sa lumière ?
i. Voyez plus haut, le dessin de la page 65, où l’un de ces miradors est représenté.