CHAPITRE III
Les premiers peintres. — Flamands et Italiens.
ous venons de voir à quels éléments la sculpture et l’architecture espagnoles ont eu recours pour se développer, et quel parti elles en ont tiré. La peinture, venue au monde plus tard qu’elles, a suivi à peu près la même marche et les mêmes développements. Inhabile à se former d’elle-même, comme l’avaient fait l’école italienne et l’école flamande, c’est au dehors qu’elle va demander la nourriture qui doit la faire vivre. Jusque-là elle végète dans les ténèbres; son enfance est pénible. Elle n’a pas les grands éclairs de prédestination des Giotto et des Cimabue. Elle est chétive et bégaie avec effort ses premières paroles.
Et comment d’ailleurs pouvait-il en être autrement ? Comment la peinture, cet art délicat, l’art de la paix, du luxe et du bien-être, eût-elle fleuri au milieu des secousses qui , pendant huit siècles, ébranlèrent l’Espagne affolée? Epopée furieuse et gigantesque! La mort promène sa faux impitoyable; les fleuves roulent des flots de sang; dans les lueurs terrifiantes de l'incendie, la terre, inculte et désolée, apparaît semée de ruines et couverte de cadavres. La patrie s’est levée contre ses oppresseurs; l’étendard chrétien et le croissant hérétique sont en présence, dominant la mêlée formidable. Oui, pendant huit cents ans, toutes les forces du pays s’épuisent dans cette lutte énorme. Pied à pied, l’Espagne dispute à ses ennemis chaque ville, chaque bourgade, chaque forteresse, et elle ne respire enfin que lorsque, aux dernières années du xve siècle, la grande œuvre est définitivement accomplie : les Arabes chassés pour jamais.
Les quelques vestiges d'art qui nous sont parvenus, enfouis dans des manuscrits enluminés de cette époque troublée et de celle qui la précède, ne sauraient suffire à notre admiration. Les portraits des
L’ART ESPAGNOL
souverains goths du Codex Vigilano de la bibliothèque de l'Escorial ont la naïveté des premiers essais d'une main d'enfant; et jusque bien longtemps après on ne voit point que l’art ait avancé d'un pas.
On a conservé des noms de peintres vivant au xme et au xive siècle. Alors déjà une quiétude commençait à naître dans les esprits; la délivrance n’était pas complète, mais on avait l'espérance de la saluer bientôt. Peintres bien inhabiles pourtant et dont il n’est resté guère que les noms : à Valence, Marzal, Guillermo Arnaldo; en Aragon, Pedro de Zuera, Raymon Torrent, Guillen Tort; en Catalogne, Juan Casilles, Luis Borrasa. Au xve siècle, l'astre commence à grandir; la faveur royale s’en mêle. Ferdinand V le Catholique attache à sa personne, en qualité de peintre particulier en titre, Pedro de Aponte; cela se passe en 1479. Valence cite avec honneur, vers iq5G, Juan Reixats; la Catalogne, Luis Dalman ; l’Aragon, Ortiga, parmi bien d'autres. Mais surtout la Castille, muette et stérile avant ce temps, donne tout à coup le signal d'un branle-bas d’art général. Et tout de suite, chez elle, nous rencontrons l’application du système d’ « importation étrangère », comme on l’a appelé, auquel l'architecture et la sculpture avaient eu recours et qui devait être si utile à la peinture. Tant qu’elle avait essayé de se soutenir par elle-même, la peinture n’avait obtenu que des résultats très médiocres. Nous avons indiqué plus haut, en commençant cette étude rapide des origines de l'art espagnol, que nous avons cru bon d’entreprendre autant pour servir d'explication à tout ce qui va suivre que pour mettre un peu de lumière dans cette matière assez confuse, — nous avons indiqué, dis-je, les raisons pour lesquelles l’art espagnol porte la marque de tant d'influences extérieures et n’a dû qu'à ces influences de pouvoir prendre ensuite son élan. Ce qu’il avait produit était encore bien peu de chose à l’époque où, en Italie, en Flandre, en Allemagne, des chefs-d’œuvre, signés de noms à jamais illustres, resplendissaient déjà d’un éclat que les siècles n'ont pas effacé. Qu'étaient-ce que les informes essais des artistes obscurs que nous avons cités, vivant en plein xve siècle, et ceux dont, en Castille, on salue la mémoire avec vénération, tels que Juan Alfort, qui peignait vers 1418 les retables de la chapelle del Sagrario et de