CHAPITRE III
la chapelle de los Reys nuevos dans la cathédrale de Tolède, et Jorge Ingles, l'auteur du retable de l'hôpital de Buytrago, en comparaison de ce qui, alors et bien avant, existait ailleurs?... Ailleurs régnaient Giovani de Fiesole, Jean et Hubert Van Eyck, Hugo Vander Goes, Roger Vander Weyden... L’art en Espagne n’eut pas de ces belles aurores. Sa splendeur fut celle d’un midi rayonnant entre un matin brumeux et un soir appesanti par des lassitudes d’orage.
Cette fois encore, l’Espagne cria à l’aide ! Et l’on vit arriver à la cour de Jean Ier un élève d’Antonio Veneziano, le Florentin Gherardo Starnina, — non pas vers 1415, comme l’a dit M. Louis Viardot, ce qui eût été impossible, attendu que Jean 1er mourut en i3c)o et Starnina en 1403, mais vraisemblablement plus tôt, dans les dernières années de ce prince; en 1384, Starnina n’avait que trente ans; — puis à la cour de Jean II, un autre Florentin, Dello, que le roi créa chevalier et qui mourut en 1421. Après les Italiens, les Flamands. Mais ici les incertitudes commencent, non dans la généralité des faits, mais dans leurs détails. Des noms sont cités dans les archives de Madrid et de Lisbonne : Gil Eannes, Christophe d’Utrecht, Antoine de Hollande, Olivier de Gand, Juan Flamenco, de 1465 à 1499 1 , sans que l’on sache bien exactement leur valeur et le rôle qu’ils jouèrent.
Pour ce qui regarde les chefs d’école, on en est réduit aux conjectures. On a prétendu que Roger Vander Weyden vint à Madrid, où il était connu sous le nom de Maestro Rogel. Il est possible que, au retour de son voyage à Rome, en 1450, Vander Weyden passa par là, comme avait fait vingt ans auparavant Jean Van Eyck en revenant de Lisbonne2; rien cependant ne prouve ce passage et il n’en existe
1. Cités par M. A. J. Wauters, dans son livre sur la Peinture flamande, p. m.
2. M. Alfred Michiels, dans sa prétentieuse et inexacte Histoire de la Peinture flamande, a donné à ce voyage de Jean Van Eyck dans la péninsule une importance risible. D’après lui, ce simple passage, en touriste, du grand peintre, qui revenait d’avoir été faire le portrait d’Isabelle de Portugal, aurait eu des conséquences extraordinaires et aurait suffi pour créer, du jour au lendemain, l’art espagnol!... Ce serait vraiment miracle qu’un séjour de quelques jours à peine d’un peintre dans un pays où il n’a certes pas eu le temps de travailler, si peu que ce soit, ni de distribuer des conseils, eût pu avoir une vertu si prompte et si mirifique.
Mais ce n’est pas la seule illusion que les historiens, par un amour-propre national très mal entendu, aient caressée, à propos de ces sortes d'influences, toujours fort difficiles d’ailleurs à bien déterminer.
L’ART ESPAGNOL
de trace nulle part. Quoi qu'il en soit, si l'action directe, immédiate, de ces chefs d'école n’est pas prouvée, la présence de leurs œuvres et le crédit dont elles jouirent ne sauraient être mis en doute. On en découvrirait certainement un grand nombre dans les coins perdus de la vieille Castille, où elles sont enfouies. Le gouvernement en a rassemblé au Prado plusieurs qui se trouvaient disséminées dans les couvents, loin de tout œil curieux. Je ne parlerai que des principales, et celles-là seules ont excité bien des discussions.
La plus discutée, sans aucun doute, est le Triomphe de l’Église sur la Synagogue (n° 2188 du catalogue), que l'on a attribué tour à tour aux deux Van Eyck, à Jean seul, à Hubert seul, assistés ou non de leur sœur Marguerite. Je serais assez tenté d'admettre l'opinionque M. Pedro de Madrazo a longuement développée dans le Museo espahol de antiguedadcs (liv. XXXI, t. IV), si elle avait pour objet un tableau d'un mérite transcendant. Ce que M. Madrazo démontre fort clairement, c’est que l’œuvre n'est pas de Hubert Van Eyck, comme certains critiques se plaisent à le croire avec Passavant. 11 compare le Triomphe de l’Eglise à la partie supérieure du polyptyque de l’Agneau mystique; cette partie supérieure, que Ton peut voir à Gand en l’église de Saint-Bavon, est très vraisemblablement de la main de Hubert; car les restes de l’œuvre, conservés en originaux au musée de Berlin, et qui sont de Jean, ont un caractère réaliste fort différent du caractère hiératique et byzantin de cette partie-là. Or, le Triomphe de l’Eglise est, lui aussi, empreint tout entier d'un sentiment réaliste prononcé. Hubert ne peut donc pas l’avoir peint. Si l’on y retrouve des analogies frappantes de composition avec la partie supérieure du polyptyque de Gand, on en peut simplement conclure que Jean Van Eyck — et personne que lui n’était capable, à cette époque, d’y apporter une aussi grande perfection de travail, — l’a exécutée à peu près au moment où son frère, surpris par la mort, venait d’achever les panneaux de l’Agneau mystique qui sont de sa main. Sous l’impression de l'œuvre fraternelle, il aura voulu, — délicat hommage rendu à sa mémoire, — rappeler dans le Triomphe de l’Eglise la composition et l’ordonnance de ces panneaux, tout en y imprimant son