‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 30 sur 122 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L’Italie, elle aussi, et surtout, exerça sa domination. Avant la Flandre, elle avait envoyé des artistes en Espagne. D’abord vaincue par le prestige de sa rivale, elle reprit pied et régna tout à fait, d’une façon définitive et presque générale, à partir du moment où l’art de peindre commença à se dégager des traditions gothiques pour adopter celles de la Renaissance. Les trois grandes écoles de Valence, d’Andalousie et de Castille , qui furent les berceaux de la peinture en Espagne, se fondèrent pour ainsi dire sous ses auspices, dans les dernières années du xve siècle. Neapoli et Areggio, les premiers professeurs de l’école de Valence, étaient Italiens ; l’initiateur de l’école d’Andalousie, Juan Sanchez de Castro, avait été formé en Italie, de même qu’Antonio del Rincon, le fondateur de l’école de Castille, disciple du Ghirlandajo. Ils apportaient, avec les enseignements qu’ils avaient reçus du dehors, ce dernier surtout, l’indication d’une voie nouvelle où l’art espagnol, en s’y engageant résolument, trouva peu à peu l’énergie nécessaire pour devenir original. Les scènes de la Vie de la Vierge, qu’Antonio del Rincon peignit pour l’église de Robledo, à Chavela, ont, dans leur naïveté, des grâces inconnues jusqu’à ce jour. Quelques années encore, au seuil du xvie siècle, et les derniers liens se briseront. Ce n’est pas l’émancipation complète, mais ce n’est plus la servitude.

On voit, au Prado, une série de dix panneaux racontant la vie de saint Dominique de Guzman, la vie de saint Pierre et la vie de saint Thomas d’Aquin. L’oeuvre est intéressante, et c’est la seule vraiment belle que le musée possède de cette période initiale. De qui est-elle ? Probablement de Pedro Berruguete, père du sculpteur Alonso Berruguete et peintre attitré du roi Philippe el Hermoso; la similitude qu’elle offre avec le retable de la cathédrale d’Avila, fait en collaboration avec Santos Cruz, dit assez qu’elle ne peut être que de la même main. Ces six tableaux sont d’une étonnante vigueur de coloris, riche, puissante, avec des tons chauds et dorés de vieux cuir de Cordoue. Le caractère des figures est superbe. Et comme coloris, et comme caractère, l’œuvre a des affinités étroites avec l’école vénitienne ; on la croirait signée du Carpaccio, et si le dessin n’en était pas plus

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L’ART ESPAGNOL

maladroit, si elle n'était pleine de ces fautes de proportions familières à l’école gothique, elle serait digne de lui. Le panneau (n° 2148 du catalogue représentant un Anto-da-fé présidé par saint Dominique de Gnpman, et le plus remarquable de tous, est une page de tout premier ordre, très italienne certes, mais d'une splendeur de palette et d’une gravité de sentiment qui annoncent à la fois les mystiques et les réalistes du siècle suivant.

Avant cette époque donc, la peinture espagnole est dans l'enfance, presque dans la barbarie. Puis, la voilà tout à coup qui prend son essor, et c’est l'Italie principalement qui l’aide et l'encourage. 11 importe de faire ici la part de chacun et de n'en exagérer aucune. Quand les maîtres flamands firent leur apparition dans la péninsule, celle-ci n’était pas assez préparée pour que leur influence sur elle pût être très considérable ; il lui restait à apprendre le métier, qu’elle ignorait, et à se former l'esprit et l'œil. Puis, les communications, fort difficiles, ne pouvaient provoquer un commerce suffisamment assidu. Les influences flamandes n'exercèrent une véritable action que sur quelques individualités ; plus fréquente pendant la période gothique, cette action se perdit presque complètement dans la suite, et l'on n'y songerait plus guère si quelques éclatantes exceptions comme Velâzquez, voire aussi Sanchez Coëllo, Pedro de Moya, Murillo ensuite, n’étaient là pour montrer que des affinités réelles unissaient le Nord au Midi, et qu'il était possible à celui-ci, sans rien perdre de ses qualités natives, de les mettre à profit et d’y puiser la vie.

Tout, d’ailleurs, est exception dans l’art espagnol, et c'est par ces exceptions qu'il est vraiment glorieux. En réalité, absence complète d'école proprement dite; le terme d’ « école espagnole », qu’on emploie, comme on emploie celui d’école flamande, d’école allemande ou d'école italienne, est impropre. 11 n'y a jamais eu d’école espagnole : il n'y a eu que des individualités, et, à elles seules, elles ont formé les anneaux de cette chaîne si brillante, mais si inégalement solide. Tous les artistes, depuis le premier jusqu’au dernier, faisaient leur apprentissage à l'étranger, après avoir reçu chez eux, presque toujours de professeurs étrangers, les éléments de leur instruction. Parcourez la

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