CHAPITRE III
liste des peintres, outre ceux que nous avons cités; vous les voyez tous, les uns après les autres, passer la mer, rester cinq, dix, vingt ans parfois et plus, dans quelque atelier de Venise, de Florence, de Rome ou de Bologne, et en revenir exactement façonnés sur le modèle qu’ils ont choisi. Pour n’en rappeler que quelques-uns, Alonso Berruguete et Gaspar Becerra travaillent avec Michel-Ange ; Blas del Pardo imite Fra Bartolommeo ; Juan Navarette, Pedro Orrente, Esteban Mardi et bien d’autres, s’inspirent des Vénitiens; Juan de Joanès et Villegas Marmolejo suivent Raphaël ; un des plus forts et des plus originaux, Ribera, se passionne pour le Caravage, Chez les grands comme chez les petits, à toutes les époques, la préoccupation, volontaire ou non, de ressembler à quelqu’un est flagrante. Chez les petits, cette préoccupation annihile toute personnalité et fait d’eux de simples copistes, sans valeur réelle. Chez les grands, seuls, elle finit peu à peu par s’effacer sous l’éclat de mérites supérieurs, non empruntés ceux-là; parfois elle sert même à les développer, et il en résulte une force plus vive- De là, quelques génies rares surgissant, en pleine lumière, dans la foule obscure des médiocrités.
Telle est la prétendue « école espagnole ». En haut, Moralès, Ribera, Zurbaran, Velâzquez, Murillo, Goya. Puis, quelques autres, assez bien doués pour avoir eu des éclairs de talent, mais chez qui le sentiment personnel n’a pas su tuer complètement l’instinct d'imitation, Juan de Roëlas, Pereda, Alonso Cano, Coëllo, Valdès Léal, — sans oublier, en lui faisant une place à part, Domenico Theotocopuli, cet Italien d’origine grecque, qui fut avant tout et décidément bien Espagnol. Enfin, tout en bas, un flot trouble de sosies exsangues et maladroits, offrant par-ci par-là un côté intéressant, un germe de qualité qui, chez leurs élèves, finira par mûrir, mais, en somme, assez peu dignes des éloges que l’on a voulu décerner à quelques-uns d’entre eux. Non, nous ne saurions souscrire aux exagérations intempestives d’enthousiasme dont bien des œuvres très peu remarquables, qualifiées chefs-d’œuvre, ont été les victimes ; car elles ne peuvent que nuire à l’intérêt de l’art. Il semble à certains critiques que tout doive être admiré de ce que les siècles nous ont légué ; aucune nuance dans les
L’ART ESPAGNOL
appréciations; les mauvais comme les bons sont prônés, indistinctement. Laissons ces procédés aux guides trop complaisants, et tâchons de mettre quelque tact dans l'expression de notre joie.
Cette « école » ou, pour parler plus clairement, cet ensemble de peintres de valeur inégale, pourrait être en définitive considéré uniquement comme une sorte de dérivé de l'école italienne, si, outre les noms illustres dont l’éclat suffit à lui donner une existence propre, un signe particulier ne l’en distinguait quand même et malgré tout. Et ce signe n’est pas dans telle ou telle façon de peindre, dans le dessin ou dans le coloris. 11 est ailleurs, et c'est ce que nous examinerons tout à l’heure à loisir. Quant aux influences flamandes, si énergiques au début, elles avaient peu à peu perdu tout leur pouvoir. Vainement essaierait-on de démontrer l’air de famille qui semble rapprocher la peinture espagnole de la peinture flamande, en insistant sur le naturalisme des artistes du Midi et la richesse de leur palette : leur naturalisme était bien différent de celui des Flamands, et la richesse de leur palette venait, sans aucun doute, bien plutôt des Vénitiens et des traditions byzantines, communes aux uns et aux autres. Si les influences flamandes avaient été vraiment les plus puissantes, on n’aurait pas assisté à ce commerce incessant, étroit, de tous les jours et de tous les instants, entre l’art espagnol et l’art italien ; on n’aurait pas vu, au moment critique, où chacun sentait l'urgence et la nécessité pour l’Espagne de se faire, dans ce domaine tant envié, une place sérieuse à côté des autres nations, l’un des premiers apôtres du mouvement, Luis de Vargas, chef de l’école de Séville ( 1 5o2- 1 568), aller par deux fois en Italie avec la ferme volonté d’y recueillir assez d’enseignements pour accomplir ensuite dans sa patrie l’œuvre rêvee de régénération, y rester en effet plus de vingt ans, disciple fidèle de Perino del Vaga, et en revenir, dépositaire des plus pures doctrines de Raphaël, acclamé de toutes parts, fêté, magnifié.
Et quelle autorité sans rivale, celle de 1 Italie, si étroitement liée à la péninsule par ses relations politiques, religieuses et commerciales d’abord, par ses conquêtes ensuite! Tout se tournait de ce côté, les intelligences, les convoitises, les intérêts. L’invasion était complète, et