CHAPITRE IV
Morales. — L’orthodoxie dans l’art.
ui, quelque chose de sombre et de grave flottait dans l’air, pénétrant les esprits, envahissant les cœurs, comme les énervants effluves des jours d’orage. Quelque chose de lourd et d’inquiétant pesait... Et, même quand tout était au bonheur, au faste, à la joie de vivre, on eût dit que ce bonheur, ce faste, cette joie étaient invinciblement dominés par une préoccupation secrète, par la crainte vague d’un mystère caché, dont chacun portait en soi la troublante sensation.
Dans ce pays de la lumière, une lumière a manqué : celle qui découvre aux intelligences les horizons libres de la fantaisie, les songes ingénieux des âges disparus, les enthousiasmes touchants, la poésie des solitudes. Elevée au milieu du cliquetis des armes, dans les bras de l’Eglise, rude par habitude et dévote par obéissance, l’Espagne marche, seule, consciente de son pouvoir, abandonnée à son imagination naïvement surexcitée. Elle a deux maîtres, deux respects, unis étroitement, et à qui elle rapporte tout : Dieu et le roi, la Religion et l’épée. Et tout de suite, quand elle se met à balbutier quelques paroles d’art, même quand le contact qu’elle recherche avec les autres peuples lui apprend l’existence d’un autre monde, d’un autre idéal, qu’elle ignorait, elle reste sourde à cette voix nouvelle qui lui parle, et n’écoute que la voix dont le son lui est familier.
« Le guerrier et le martyr », a-t-on dit, voilà l’unique et constant sujet d’inspiration de l’art espagnol. Cet art ne juge pas bon d’aller au delà. Il se circonscrit dans ce qu'il voit de préférence, dans ce qu'il aime et ce qu’il craint par-dessus tout. Les princes et la religion sont seuls dignes de guider son ébauchoir et ses pinceaux. Dans toute l'œuvre des sculpteurs et des peintres, on ne trouve rien sinon