CHAPITRE IV
ceci : des portraits de grands seigneurs et des scènes chrétiennes. Un seul a osé s’affranchir de ces liens, Velâzquez, tout à fait exceptionnellement et pas toujours avec bonheur. Les autres restent implacablement fidèles à eux-mêmes. Ils vont en Italie apprendre les principes de fart qu’ils veulent cultiver ensuite dans leur patrie; ils assistent à l’épanouissement superbe de cet art en fleur, pour qui rien d’humain n’est étranger, et qui est chrétien, lui aussi, profondément, mais sans pour cela renier les pures visions de l'antiquité, les jolivetés des mythologies, et qui sait à l’occasion être divinement païen, tout en restant catholique... Mais cette fleur qu’ils respirent ne leur communique pas son parfum. Chrétiens, ils le sont, mais d’une autre manière. La saveur des choses antiques n’a point pénétré l’ascétisme de leur dévotion, qu’elle eût pu envelopper, comme la dévotion italienne, d'une caresse de poésie. Le soldat, pour eux, c’est l’homme tout entier ; le prêtre, c’est Dieu lui-même. Et, de même que cet homme est la personnification de la force brutale, des instincts frustes, parfois héroïques, de leur race, de même aussi ce Dieu personnifie la religion, non dans ce qu’elle peut avoir de tendresse, de pureté et d’élévation, mais dans ce qu’elle a de morne et de terrible; c'est ce Dieu-là qu’on leur a fait connaître et qu’ils aident à faire connaître aux autres, un Dieu qui menace de l’enfer plutôt qu’il ne promet le ciel, un Dieu qui souffre et qui gronde, et à qui, pour le bien servir, il faut offrir des larmes et du sang.
Cette impitoyable constance, cette volonté aveugle d'un art qui s’enferme ainsi dans des limites étroites et qui n’en sort point, et dont toutes les manifestations, poussées d’un même élan, concourent au même but, a suffi pour créer véritablement aux peintres espagnols une originalité, et cette originalité perce jusque dans leurs imitations des styles étrangers; presque tous, voire les médiocres, en portent des traces indéniables. Et voilà justement le signe caractéristique que nous indiquions plus haut et qui arrive à faire distinguer 1’ « école espagnole », au milieu des influences dont elle est assaillie, de l’école italienne, avec laquelle elle se serait peut-être, sans cela, complètement identifiée.
L’ART ESPAGNOL
Un des premiers en date que nous rencontrons au musée du Prado et à l’Académie de San Fernando, Luis Moralès, est l’éloquente et vivante incarnation de cet ascétisme glacial, ténébreux, saisissant, si cher à l'esprit du peuple espagnol, et que la brosse des peintres s'attachait à traduire respectueusement. Nul ne l'a fait si bien parler; ses toiles ont l’odeur des cloîtres; elles disent les macérations des pécheurs, les sanglots étouffés et la ferveur extatique des nonnes éperdues. Sa principale préoccupation a été moins de faire oeuvre de peintre qu’œuvre de catholique, moins de s’adresser aux yeux que de s’adresser aux cœurs simples, aux cœurs impressionnables, par l’expression matérielle des souffrances humaines.
Moralès procède directement des gothiques allemands et flamands ; ses Christs ont quelque chose des Christs de Quentin Metsys, de Roger Vander Weyden et d’Albert Diirer; telles de ses Vierges, par exemple celle du Prado (n° 85o), accompagnée de l’enfantelet Jésus glissant, avec une naïveté charmante, sa petite main dans le corsage de sa mère, ont la physionomie douce, les traits purs, les doigts effilés, le front haut des femmes de Memling. Mais le sentiment est autre. La grâce, chez Moralès, n’est qu'un accident et partout ailleurs fait place à des austérités de style que, seuls peut-être, Wolgemuth et l’école de Nuremberg ont connus. La Vierge des douleurs (n° 848), YEcce homo (n° 847) et, avant tout, un chef-d'œuvre, la Pieta, de l’Académie de San Fernando, sont des poèmes de foi vive, navrante, désespérément triste. Le sang coule de toutes parts, à flots noirs, sur les membres décharnés du Sauveur; les mains longues et osseuses de la Mater dolorosa pressent fièvreusement ses chairs livides ; les pleurs ont ravagé son visage, les cris ont déchiré sa bouche. Tout est sombre, accentué d’une main lourde, souligné avec une piété féroce, qui fait frémir. Plus tard, Zurbaran, Herrera, Ribera, Valdès Léal, traduiront avec un sentiment identique les agonies sacrées et les mystiques dévotions; pourtant, ce sera avec aussi plus de recherches picturales, et l'exécution ne cédera point le pas, comme ici, à la dévorante ardeur de la foi.
Moralès, né en 1509, mort en 1 586, est arrivé à son heure, au