‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 36 sur 122 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Naïvement et sincèrement, le peuple croyait à la grandeur de l'œuvre; toute son histoire n’avait été qu’une longue lutte contre les infidèles; l’intolérance et le fanatisme avaient germé en lui dès son enfance; cela était dans sa chair, dans son cœur, dans son cerveau. Une seule pensée dirigeait ses moindres actes et ses moindres paroles. Quoi d’étonnant à ce que, lorsque, un jour, le sentiment de l’art vint à naître en lui, cette même pensée de croyance

aveugle s’y mêlât aussitôt, comme elle s’était mêlée à tout son être, absolument ?

Et non pas seulement les arts plastiques, mais la poésie, mais le théâtre n’étaient-ils pas les collaborateurs soumis de cette œuvre divine? Dès i520, toute pièce qui n’était point imprégnée d’un profond esprit de dévotion, l’Inquisition l’excluait de la scène comme sacrilège et impie; et plus tard encore, à l’époque de sa splendeur, le théâtre ne comptait-il point parmi ses joyaux les plus chers ces autos sacramentales où la muse de Lope, d’Alarcon, de Calderon, de Guillen de Castro s’exerçait avec une docilité et un bonheur sans pareils ? La littérature entière subissait ce joug d’une autorité que tout le monde acceptait parce qu’elle était l’émanation directe du caractère national faussé et corrompu par les excès mêmes de ses vertus anciennes. La noble fierté castillane, la « morgue » tant célèbre, étaient devenues insensiblement tyrannie et despotisme; le zèle religieux, fécond en exploits généreux et en actions d’éclat, était descendu, de dévouement en dévouement, jusqu’au plus servile des fanatismes '.

L’Eglise s’y était d’ailleurs bien prise pour que son pouvoir s’exer-

i. Dans son Histoire de la littérature espagnole (t. II, p. 233), G. Ticknor rapporte un singulier récit tiré d’une Histoire de Madrid par Léon Pinclo, manuscrit de la Bibliothèque nationale, et dont le héros n’est autre que le grand poète Lope de Vega : — « Un pauvre malheureux, un moine franciscain, originaire de la Catalogne, fut soupçonné d’hérésie, et le soupçon retomba d’autant plus fortement sur lui que sa mère appartenait à la religion juive. En conséquence, il fut successivement expulsé de deux communautés dont il était membre; sa tête se troubla, et il devint si furieux qu’un jour il entra dans une église ouverte où l’on célébrait la messe, saisit l’hostie consacrée dans les mains du prêtre qui officiait et la mit en morceaux avec violence. Arrêté immédiatement, il fut livré à l’Inquisition; l’Inquisition, le trouvant obstiné, le déclara luthérien et calviniste, et, ajoutant à ce crime le crime de descendre de juifs, elle le relaxa au bras séculier pour le châtiment. Il fut, comme dans presque tous les cas ordinaires, condamné à être brûlé vif; la sentence s’exécuta littéralement au mois de janvier 1623, en dehors de la porte d’Alcala, à Madrid. L’enthousiasme fut grand, comme toujours, dans de pareilles circonstances. Un immense concours de peuple se réunit pour être témoin

L’ART ESPAGNOL

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çàt partout, même sur les intelligences les plus indépendantes; elle avait voulu que, dès le début, on sut de quel, poids pesait sa main de fer, afin que pas un, fût-il aussi puissant qu'elle, ne tentât de se soustraire à ses lois. Savants, poètes, écrivains furent appelés à elle, soupçonnés, interrogés, forcés enfin de déclarer leur obéissance, sous peine des châtiments en usage. L'historien Marina, le classique Sanchez, Luis de Léon, critique et prédicateur illustre, s’amendèrent ainsi tour à tour. Et les ecclésiastiques eux-mêmes, quand leur sainteté semblait trop ombrageuse, passaient par ses cachots, d'où quelques-uns ne sortirent jamais : Luis de Grenade, le compagnon mystique de sainte Thérèse ; Jean d'Avila, « l’apôtre de l'Andalousie » ; Carranza, archevêque de Tolède ; Cazella, aumônier de Charles-Quint ; d'autres encore... Ah! la pensée était bien gardée, les lettres et les sciences étaient bien protégées, sous l'œil vigilant d'une pareille censure; l'art, dans toutes ses manifestations, avait un guide et un inspirateur d’une bien touchante sollicitude!... Et, voyant cela, l’on se demande comment, en cette étouffante étreinte, tant d’œuvres fortes auraient pu voir le jour, tant de génies marcher à l’immortalité, — des Cervantès, des Lope, des Calderon, des Velasquez, — si cette étreinte n'avait été réellement acceptée, bénie, saluée par tous comme naturelle et légitime, et si cet esclavage, en somme, n'avait paru à l'Espagne, profondément et follement superstitieuse, quelque chose comme une autre forme de la liberté!

C’est dans ces sentiments qu’un écrivain espagnol, qui fut peintre aussi, Francisco Pachéco, put écrire sur la technique de l'art de peindre, sur son histoire et sur les « devoirs de la profession », un livre au plus haut point curieux, YArte de la pintura. Publié pour la première fois en 1646, à Séville, ce livre 11'a jamais été traduit. C’est un formulaire complet, onctueusement et respectueusement rédigé, des règles sur la matière; et ce qui vaut mieux encore, il est aussi la

d’un spectacle si édifiant : la cour était présente, les théâtres et les représentations publiques se suspendirent pendant quinze jours, et Lope de Vega qui, dans certains passages de sa Dragontea, témoigne d’un esprit peu indigne d’un pareil office, fut un de ceux qui présidèrent à cet horrible sacrifice et dirigèrent tout le cérémonial. »

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