CHAPITRE IV
dit-il, absurde et ridicule, eo quid stultum quid delirium ma gis? — et s’échauffe beaucoup pour savoir si les anges doivent être montrés nus ou habillés, si le démon qui vint tenter Notre-Seigneur Jésus- Christ avait ou n’avait pas des cornes et une queue, si Jésus-Christ sur la croix avait les pieds posés l’un à côté de l’autre et cloués au moyen de deux clous, ou bien s’il les avait l’un au-dessus de l’autre et cloués au moyen d’un seul clou, de quelle longueur étaient ces clous et quelle était leur forme précise. Et à propos de cette dernière controverse, Pachéco, renchérissant encore sur son prédécesseur, croit devoir appuyer son opinion de nombreux témoignages et approbations d’autorités ecclésiastiques compétentes. (Chap. XI à XVI.)
Le chapitre II, où Pachéco, recherchant l’origine et l’ancienneté de la peinture, cherche à démontrer que, de tous les arts, c’est elle qui a été inventée la première, n’est pas moins bizarre. Naturellement, il remonte très loin, beaucoup plus loin que le déluge, — jusqu’à la création ! Un historien espagnol, Léon Bautista Alberto (livre II, de la Pintura ), avait affirmé que l’inventeur de la peinture fut le beau Narcisse, qui fut changé en fleur, parce que — l’explication est ingénieuse — « la peinture est la fleur de tous les arts », la flor de todas las artes. C’était charmant. Mais voilà Pachéco qui se fâche : cc Cette origine n’a pas le sens commun, s’écrie-t-il ; il y en a une autre, la seule véritable, et qui est bien plus ancienne encore... Plus ancienne même que celle de la sculpture, que l’on s’obstine toujours à faire précéder la peinture, alors que c’est la peinture qui l’a précédée... Oui, elle l’a précédée, de toute façon et en toute hypothèse. Les sculpteurs ont cru être bien malins en disant que c’est Notre Seigneur Dieu en personne qui inventa leur art, le jour où il modela, de ses propres mains, le premier homme, avec de l’eau et de la terre. Quand même cela serait vrai, continue Pachéco, la peinture serait encore plus ancienne, — et plus noble, par conséquent!... Elle avait cinq jours quand la sculpture fut inventée; cinq jours avant la création de l'homme, la peinture était née!... Et Pachéco triomphe; écoutez : — « Lorsque Dieu, sur un signe de sa volonté, eut fait le ciel, la terre, les eaux et toutes choses, lorsqu’il eut peuplé la seconde d’ani-
L’ART ESPAGNOL
maux, de poissons et d’oiseaux, de plantes avec leurs fleurs, d'arbres avec leurs fruits, il fit le soleil, la lune et les étoiles, il sépara la lumière d'avec les ténèbres, — et, du même coup, la peinture exista!... Viv cimente representada la pintura... porque mediante la vaveitad de los colores se dividen las cosas intre sé. La lumière était venue donner à chaque chose sa couleur particulière; avec une seule couleur, le Créateur avait créé toutes les couleurs... Œuvre d'idéale et splendide variété; œuvre de coloriste, s’il en fut... »
Ce jour-là, certes, Dieu montra qu'il était un grand peintre. S’il fut aussi un grand sculpteur, il ne le montra qu’un peu plus tard; Pachéco n'a garde de le nier; mais on sent bien qu'il brûle d'insinuer, pour donner plus de poids à sa thèse, que, à ce moment de la création, peut-être Dieu commençait-il à être fatigué.
Ainsi, rien ne paraissait plus juste, plus rationnel que de faire remonter à la divinité le principe de cet art tout humain et d'en tirer des conséquences logiques. Ainsi également s’expliquent la tendance générale et absolue des intelligences sans cesse dirigées vers un unique but, et le caractère des œuvres qui devaient nécessairement pousser dans des terres cultivées de cette manière, préparées de longue date et fécondées à force d’engrais pieux. Si la protection dont les princes et le clergé honoraient les artistes avait été vraiment large et généreuse, comme elle le fut par exemple en Italie, sous les Médicis, sous Léon X, et ailleurs, elle eût donné à l'art espagnol un bien autre essor; elle ne l’eût pas retenu prisonnier dans un cercle d'action étroit, peu varié. Mais cette protection fut plutôt de l’égoïsme, de l'intérêt ou de l'ostentation. Lorsque les princes appelaient à eux les artistes, c’était, la plupart du temps, pour orner les murs de leurs palais des portraits de leur noble famille ou pour y retracer les exploits de leurs ancêtres, dont ils voulaient tirer toute la gloire possible. 11 y eut des exceptions, mais elles furent rares; il est assez singulier qu’il faille citer parmi elles, au premier rang, le nom du duc d’Albe, persécuteur des Flandres et protecteur des arts à ses heures, paraît-il. La religion ne défendait pas, au surplus, que les peintres se reposassent parfois de leurs sujets de dévotion en retraçant la physionomie