‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 5 sur 122 · FAMILLE DE MENDIANTS ESPAGNOLS · texte numérisé non relu

FAMILLE DE MENDIANTS ESPAGNOLS

D’après une aquarelle de Henri Régnault. (Collection de M,n* A. B. Blogget.)

cohue d’individus gesticulant et criant, un tohu-bohu infernal d’ânes, de mulets, de bœufs, de vieilles femmes, de gitanos horribles et splendides tout ensemble, du haut en bas des ruelles tortueuses qui montent autour de la cathédrale avec des ondulations de serpent. Au fond d’étroits et profonds culs-de-sac, bêtes et chariots sont entassés ; les ânes braient, les chevaux hennissent, appelant leurs maîtres; des poussées violentes d’échines et de dos ensevelis sous des piles de sacs balancent par instants, comme une mer agitée de lents remous, cette masse compacte et résistante ; des attelages de taureaux,

conduits par des amazones rustiques, s'avancent à travers tout, obstinément, balayant sur leur passage l’océan humain qui gronde sourdement. On jure, on vacarme; des glapissements percent l’air, rauques , stridents , au milieu de la bousculade jamais apaisée, que scandent incessamment le bruit sec des coups de bâton et l'affolement des bêtes exaspérées, décochant leurs ruades dans la foule.

Et pendant que les clameurs montent et tourbillonnent, tout le long des antiques maisons noircies par les siècles, de longues files de mendiants sont là qui s’assoloyent, ivres de chaleur, dans les loques infectes où ils se drapent avec des airs d'empereurs romains couverts de la pourpre souveraine. Les mendiants de Burgos ont poétisé la guenille et érigé la saleté en splendeur. Les grands seigneurs de jadis ne devaient pas avoir l’allure plus noble ni la démarche plus fière. La façon dont ils tendent la main pour implorer la caritad inspire le respect. 11 est vrai qu'ils ont une manière d’entourer les gens et de s’humilier qui répand dans l’âme un trouble singulier. Le

CROQUIS PRIS DANS LA CATHEDRALE DE BURGOS. Fac-similé d'un dessin de Henri Régnault.

contact de cette horreur magnifique donne froid comme le contact d’un serpent sur la peau. Est-ce la confusion qu’on a de donner l’aumône à des êtres qui paraissent de beaucoup supérieurs à celui devant qui ils inclinent leur front, plus culotté que leur manteau ; est-ce l’instinct de la propriété menacée; est-ce la crainte d’un inconvénient plus immédiat, qui fait trembler si fort le passant au moment où, en un clin d’œil, il se voit de toutes parts enveloppé? Peut-être l’un, peut-être l’autre,

— peut-être tout cela en même temps.

Les mendiants ont choisi la cathédrale comme centre de leurs opérations. Dans tous les pays du monde, les églises sont infestées de parasites, qui exploitent la crédulité et la curiosité publiques. A l’extérieur, contre les murs où glisse le soleil, les groupes affalés sommeillent, chauffant leur misère et leur vermine ; d’autres veillent, campés avec une Crânerie de don César rapiécés, trop paresseux pour tendre la main, et attendent que le ciel vienne à eux. Des infirmes et des éclopés encombrent les portails, étalant leurs maladies ou leurs plaies, cyniquement. Sur les bornes, des troncs humains, des êtres informes n’ayant plus de jambes et quelquefois aussi plus de bras, sont posés en équilibre comme sur un piédestal; ils restent là,

immobiles, l'œil mort, grognonnant leurs prières; quand vient le soir, on les enlève, hop! et on les charrie jusque dans leurs bouges, où ils vivotent, grouillants, dans une communauté sale de caverne.

Le vieux monument ogival, protecteur de cette population étrange, qu’il semble couver sous son aile, élève au-dessus de la ville sa tour large et ses flèches légères, travaillées par des mains d’ouvriers plus habiles que des mains de fées. Le dôme, intérieurement, recommence cette broderie du dehors, fouillée, déchiquetée, chargée d'une

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