CHAPITRE V
Les Flamands en Espagne. — Les Italianisants. — Le Grcco.
orales ne quitta point sa terre natale pour l’Italie, qui commençait à devenir le lieu d'apprentissage obligé des artistes; et ce fut l'un des plus individuels, un de ceux qui portent le plus vivement le cachet de ces mœurs étranges dont nous avons essayé d’expliquer la physionomie. Un souffle d’art gothique flamand a passé sur lui, mais sans troubler son imperturbable gravité, sans mettre quelques parfums ou quelques rayons dans cette atmosphère pesante des cloîtres où il s’était plongé. Sa facture est lourde, le mouvement de ses figures a de la raideur, leurs ombres noires et opaques disent que l’air ne circule pas autour d’elles ; telle se présente, par exemple, sa Circoncision, au musée du Prado, avec des naïvetés touchantes et des maladresses expressives. Que nous voilà déjà loin de la belle exécution, si délicate, si énergique tout ensemble, des gothiques flamands ! Que nous voilà loin de leur frémissante lumière, de leurs espaces où l’on respire et où l’on se sent vivre! Près d’un siècle pourtant s’est écoulé, et l’art espagnol n’a pas encore connu cet épanouissement exquis des arts du Nord... Hélas! il ne le connaîtra jamais ! Cette jeunesse, qui est la gloire chez les autres peuples, parce qu’elle est l’indépendance, elle ne l’a pas eue. De l'enfance hésitante et malhabile, elle a sauté presque sans transition à la maturité un peu forcée des leçons laborieusement apprises et des études savantes. Elle n’a pas eu le temps de connaître les béatilles galantes, les équipées fantasques et les pensées aventureuses, et tout ce qu’on ose à l’âge où l’on va droit son chemin, sans voir qui vous précède, sans savoir qui vous suit, à la conquête de l’impossible, libre, insouciant. La Flandre, l’Allemagne ont souffert, toutes deux, comme l’Espagne, cet affolage d’une précoce maturité qui les jetait dans les
L’ART ESPAGNOL
bras de 1 Italie, devenue la grande courtisane artistique de l'Europe, et elles y sont allées perdre, trop souvent sans retour, la fleur de leurs primes années; mais du moins ces primes années avaient été fécondes. Il n'en fut pas de même de l'Espagne. Un long chapitre manque à son histoire : le premier, le plus charmant.
Où Morales a-t-il pu s’inspirer des maîtres flamands, dont on devine en lui le souvenir? Chez eux, il n’alla point. Mais leurs tableaux abondaient dans les résidences royales où il avait accès. D'autres que lui en furent impressionnés, et leur impression peut avoir réflété sur lui, même indirectement. Le mystérieux Juan Flamenco, qui, à la fin du xv° siècle, travaillait à Palencia et à Miraflorès, avait eu, croit-on, pour élève Fernando Gallechos, et Fernando Gallechos, contemporain de Moralès, habitait comme lui la Castille. De là des rencontres probables. En tous cas on a prouvé, rien que par les dates, l'impossibilité qu’il y a de faire de Moralès, comme on l'a voulu pendant assez longtemps, le disciple d’un autre Flamand bien authentique, Pedro Campa na.
Ce Pedro Campana, qui s'appelait réellement Pieter Kempeneers ou de Kempeneer fPetrus Campaniensis), était né à Bruxelles en i5o3,, et il y revint mourir en i58o. 11 est un des premiers et des plus frappants exemples du mal qui s’empara des artistes de tous les pays à la fin de l'époque gothique, et qui les fit s’expatrier les uns après les autres. Pour Campana, le mal fut sans remède. Il arriva en Italie tout jeune et n’en sortit que vingt ans après, vers 1 5 37 , pour se fixer en Espagne. 11 choisit Séville. Je ne sais trop comment Moralès, qui ne quitta guère la Castille, aurait pu suivre ses conseils, s’il n’était démontré, d’ailleurs, qu’il avait peint déjà plusieurs de ses œuvres les plus caractéristiques, à l'arrivée de Campana. En outre, il n’existe guère d’analogie entre le coloris et la facture des deux peintres. Ce Flamand italianisé n’était plus Flamand que d’une façon très approximative. On a mis une complaisance certainement outrée à mettre en relief la prétendue influence qu'il aurait exercée en Espagne; on a dit, avec une exagération qui ne se concilie pas avec la vraisemblance, les bienfaits de ce peintre du Nord apportant aux peintres du Midi les