CHAPITRE V
d’épouvante tous ceux qui la regardent, et que rien n’est plus merveilleux. Cela nous paraît un peu excessif. Nous avons peine à comprendre l'enthousiasme de Murillo, exprimant, s’il faut en croire les historiens, le désir formel d’être enterré après sa mort au pied même de ce tableau, qu’il venait contempler pendant sa vie avec des larmes d’attendrissement, dans une chapelle de l’église de la Sainte- Croix où elle était placée jadis, et répondant à ceux qui essayaient de le tirer de sa contemplation : « Laissez-moi... J’attends le moment où notre divin Seigneur aura été entièrement détaché de la croix ! » La vérité est que ce tableau, peint en 1548, n’a ni très grands défauts, ni très grandes qualités. Les personnages qui détachent le Christ, avec leurs silhouettes tourmentées se découpant en vigueur sur le ciel clair, ont une certaine allure, et rappellent le peintre de Nuremberg; la Madeleine qui, au premier plan, lève les yeux vers Jésus, a un type michelangesque des plus significatifs; et dans l’ensemble des groupes, dans les expressions, dans les physionomies, il y a plus d’agitation factice que de vrai mouvement. La tête du Christ est, de loin, la partie la plus remarquable de l’œuvre ; elle est pleine de sentiment, mais d’un sentiment plus d’accord avec le naturalisme espagnol qu’avec le naturalisme doux et élevé des peintres flamands. Quant à la coloration, elle ne manque pas de finesse, dans sa gamme gris-bleutée, un peu froide ; elle a quelque chose du caressant éclat des gothiques du Nord, sans en avoir cependant toute la solidité. L’exécution est serrée, savante, italienne.
Les autres œuvres qui existent, également à Séville, de Pedro Campana, sont très inférieures à sa Descente de croix, — par exemple, ses panneaux de l’église de Santa Anna, dans le faubourg de Triana, et, parmi les tableaux que l’on voit aussi dans la cathédrale, une Présentation au temple, d’exécution assez, faible et de caractère maniéré, où l’influence de l’école romaine se fait tellement sentir qu’on ne devinerait jamais, sans être prévenu, que l’auteur était Flamand.
11 serait malaisé de se rendre un compte exact du rôle que joua, en Espagne, ce Pedro Campana, tant célébré, et dont on ne sait
L’ART ESPAGNOL
aujourd'hui presque rien *. De ses relations, on n’a jamais cité qu'un nom, celui de Moralès, et nous venons de voir avec combien peu de fondement. L’art espagnol en était arrivé à ce moment décisif où plus rien ne pouvait l'arrêter dans l'irrésistible élan qui l’entraînait vers l'Italie, avec les autres peuples. Les Flamands, emportés eux-mêmes par ce courant, ne pouvaient avoir d’action sur cet art qu’indirectement, une action de seconde main, due plutôt au prestige de leur talent qu’aux principes de l'école dont ils n’étaient souvent que des représentants fort dégénérés.
Antoine Mor, plus connu sous le nom d'Antonio Moro ( 1 5 1 2- 1 58 1), est, de tous, le plus illustre et le plus personnel. Né à Utrecht, il devrait être considéré comme peintre hollandais; mais, à cette époque, la séparation des deux écoles n’était pas encore faite; il séjourna d’ailleurs beaucoup moins en Hollande qu'en Belgique, et mourut à Bruxelles. La fièvre de 1 Italie ne laissa point sur lui de traces profondes, parce qu'elle fut courte et qu'il avait pu, avant d’en être atteint, former déjà son talent à bonne école, à l’école de Schoorel, élève lui-même de Mabuse. 11 arriva en Espagne presque indemne; la facture serrée et large en même temps des maîtres allemands, qu'il avait étudiés sur sa route, avait produit sur lui plus d’impression que l’étalage éblouissant des maîtres italiens; à peine sa vision avait-elle gardé, intelligemment, quelque chose des lumières d’or du Titien. Et tout de suite nous voyons un peintre espagnol, Sanchez Goëllo, aller à lui, s’attacher à ses pas, s’enthousiasmer pour son talent solide et sain, et chercher à s'identifier pour ainsi dire avec lui, de toutes ses forces.
Cette étroite parenté, qui pourtant garde ses distances, le musée du Prado nous la montre d’une façon très complète et très intéressante. Il n’existe, nulle part, dans ce genre, rien de supérieur aux trois portraits qui, parmi les treize d'Antonio Moro que possède ce
1. M. Alphonse Wauters, archiviste de la ville de Bruxelles, a réuni, dans un court mémoire publié dans les Bulletins de l'Académie royale de Belgique, le peu que l’on sait de Pedro Campana, et il y a joint quelques pièces authentiques curieuses.