CHAPITRE V
musée, sont au premier rang : le portrait de Pejeron, bouffon des comtes de Benavente, celui de la reine Marie d’Angleterre, seconde femme de Philippe II, et celui d’une dame inconnue, tenant un petit chien sur ses genoux. Le bouffon est un vieux bonhomme court, trapu, aux jambes cagneuses, la main gauche appuyée sur le pommeau de son épée, la main droite serrant, avec un geste rentré d’être contrefait, un jeu de cartes à moitié dissimulé. La physionomie bougonne du bonhomme, dont une barbe grise encadre la figure soucieuse, indique un bouffon très peu... bouffon; c’est, sans aucun doute, un raisonneur, qui volontiers fait la leçon à son maître et se montre plus prodigue de vérités que de bons mots; il dit la bonne aventure, et lit la destinée dans les cartes : le présent qui amuse, l’avenir qui instruit, le passé qui distrait... Maître Pejeron devait, j’imagine, être médiocrement gai. Hélas ! l’histoire n’a pas conservé ses hauts faits. Moins heureux que ses confrères Brusquet, Caillette et Triboulet, il n’a pas eu de chroniqueur pour transmettre sa mémoire à la postérité; mais, plus heureux qu’eux tous, il a trouvé un grand artiste pour immortaliser ses traits dans un chef-d’œuvre. Ce chef-d’œuvre, c’est la simplicité, la sincérité mêmes; c’est la nature rendue avec une étonnante sobriété d’accent et de couleur, avec une honnêteté d’exécution vigoureuse et finie tout ensemble, qui fait songer à Holbein, mais où il y a, à côté d’une technique aussi savante que celle du peintre allemand, une interprétation peut-être plus largement caractéristique.
Le portrait de la reine Marie d’Angleterre et celui d’une dame inconnue, tous deux à mi-corps, sont de la même facture très étudiée, du même modelé, franc et solide comme de la sculpture, de la même coloration sévère et distinguée, chaude dans les carnations, harmonieuse dans les étoffes, bien « enveloppée » toujours. Et le dessin, ferme, plein d’ampleur, ne laissant rien au hasard, sachant conserver toute sa grandeur dans sa précision, a le cachet suprême des maîtres. Moro ne s’arrête pas à l’extérieur de ses modèles; il exprime sur leurs traits, dans leur personne, quelque chose du caractère individuel de chacun d’eux. Elles sont bien femmes, cette reine et cette inconnue :
L’ART ESPAGNOL
femmes portant déjà au front les premiers sillons automnals de l'âge; l’une majestueuse encore dans son intimité raide et impassible, l'autre plus abandonnée. La reine tient dans ses doigts un œillet symbolique, et c’est exquis de sentiment, presque mystérieux, d'une grâce de madone hiératique. L'inconnue caresse un petit chien, et l'on devine aussitôt la bonne âme sensible et douce que cachent mal ces grands yeux qui veulent paraître durs. Comme dans les portraits d'Holbein, tout, jusqu’aux mains, ajoute à l’expression. Les mains surtout : leur mouvement, leur façon d'être, soulignent fidèlement le caractère du personnage; ces doigts sont ceux du modèle; ce sont les doigts, pourrait-on dire, de son visage, tant ils s'accordent avec la personne, les goûts et les passions qu’il reflète. Gros, lourds et pâteux chez le bouffon Pejeron, ils sont longs et fins chez la reine Marie : doigts de femmes aristocratiques, inaccoutumés au travail.
Les autres portraits d'Antonio Moro qui sont au Prado sont de moindre qualité que les trois dont je viens de parler. La figure en pied de X Empereur Maximilien II, jeune, vêtu de blanc, tout fier et tout crâne, a encore belle allure; celle qui lui fait pendant, X Impératrice Marie d’ Autriche, ne manque pas non plus de caractère, mais elle n’est pas exempte de quelque sécheresse. C'est par quoi pèche quelquefois l’artiste, en ces toiles de valeur secondaire où l’inspiration, qui ne vient pas tous les jours, ne l’a pas servi comme elle l'a fait dans ses pages maîtresses. Quoi qu’il en soit, Madrid offre seul une réunion si nombreuse et si intéressante de ses portraits, rares d’ailleurs; les bons morceaux peuvent se compter : le Louvre possède le Nain de Charles-Quint et le portrait d’un inconnu; les Ufifizi de Florence, son propre portrait; la National Gallery de Londres, celui de Jane d’Archel; le musée de Cassel en a plusieurs; le Belvédère de Vienne en a cinq, parmi lesquels celui de son bienfaiteur le cardinal Granvelle et du peintre Mostaert; et ce ne sont pas les plus médiocres; mais après ceux de Madrid, l'homme à barbe grise et à chaîne d’or, qui porte la croix rouge de Saint-Jean d’Utrecht, et le « Jésuite » au petit bonnet noir, tous deux au musée de Dresde, sont dignes d’ouvrir la marche, avec X Orfèvre Willem Eerstens{, du musée de La Haye. Le