CHAPITRE V
portrait de Hubert Goltzius, qui se trouve à Bruxelles, si endommagé qu’il soit, donne bien la note caractéristique, le coloris, l’exécution d’Antonio Moro; on ne s’y tromperait pas, tant la personnalité du peintre est profondément empreinte dans ses œuvres. Les yeux vivent, le sang coule sous la peau bistrée du modèle. Le portrait du duc d’Albe, également à Bruxelles, s'écarte un peu de la manière large et de la tonalité chaude du maître hollandais; l’une est plus mince, l’autre est plus sombre; et cela pourtant ne messied pas à ce visage osseux et pâle, à ce grand corps emprisonné dans une noire armure de guerre, qui se dresse, implacable et glacé, comme le mauvais ange de la patrie.
Il était nécessaire de nous arrêter à Antonio Moro avant de nous arrêter à Sanchez Coëllo; leur destinée fut si étroitement liée et celui-ci explique si exactement celui-là qu’il fallait ne pas les séparer. J’ajouterais foi volontiers à l’opinion des écrivains qui prétendent que Sanchez Coëllo, né en 1 5 1 5 , mort en i5go, n’alla jamais en Italie et que son unique maître fut Antonio Moro. L'exception serait trop extraordinaire pour ne pas nous réjouir, et rien ne s’oppose à ce qu’elle soit réelle. Quelle fraternité touchante! Moro arrive; et voilà Coëllo transporté d’admiration, qui lui voue un culte de tous les instants; il l’accompagne en Portugal, où Moro va exécuter, sur l’ordre de Charles- Quint, les portraits de la famille royale; il revient à Madrid; il ne le quitte plus; il travaille avec lui, presque comme lui; il conquiert les mêmes faveurs des personnages officiels, jouit de la même estime, et s’il- s’en sépare enfin, c’est malgré lui, parce que Moro, s’étant oublié un jour jusqu’à frapper familièrement sur l’épaule de Philippe II, est forcé de reprendre en toute hâte le chemin des Pays-Bas, qu’il avait quittés déjà depuis bien des années. Moro reste là, attaché au duc d’Albe qui reconnaît son mérite et veut en profiter; et, pendant ce temps, Sanchez Coëllo recueille pour ainsi dire l’héritage de son maître, devient le favori de Philippe II, le peintre à la mode, le grand artiste que chacun loue et que les poètes chantent dans leurs vers. Sanchez Coëllo, très espagnol, et personnel malgré sa longue intimité
L’ART ESPAGNOL
avec un talent étranger, a gardé dans cette fréquentation son cachet spécial; et cependant, cette fréquentation est bien reconnaissable. 11 n'a point la touche grasse, le modelé moelleux et gras de Moro ; les fonds de ses portraits sont noirs; l’exécution est sèche et petite en ses détails abondants; mais il y a, dans ses personnages, un sentiment souvent profond et très naïf. Rien n'est plus charmant que le portrait du jeune prince Charles, fils de Philippe II, avec son pourpoint de velours garni de martre, jeté sur ses épaules, et surtout celui de sa sœur Isabelle, ravissante d'ingénuité et de grâce, un peu apprêtée, comme il convient à une princesse de race. Un élève de Moro était seul capable d'atteindre ainsi, honnêtement, presque vigoureusement, un tel accent de sincérité et de vie. Par malheur, les œuvres de Sanchez Coëllo sont rares; les excellentes le sont plus encore; elles ne se voient guère qu’à Madrid, — à part quelques-unes, ailleurs, parmi lesquelles, au Belvédère de Vienne, une curieuse figure de dame espagnole somptueusement costumée. Les portraits des trois filles de Charles-Quint, Jeanne d’Autriche, Marguerite de Parme et Marie d’Autriche, que l’on voit au musée de Bruxelles, sont médiocres. Sanchez Coëllo, comme Antonio Moro, a traité aussi des sujets religieux, principalement à l’Escorial; ils ne valent pas ses portraits, et ils n'auraient pas suffi à sauver son nom de l’oubli.
Tandis que l’école espagnole se soutenait ainsi dans une originalité relative très accentuée par l’étude directe de la figure humaine, elle continuait d'autre part à s’en écarter d’une sensible façon, par son amour exagéré des belles traditions italiennes, dans l'inspiration de ses sujets d’importance plus grande. Juan de Joanès à Valence, Cespédès à Cordoue, Navarette en Castille, travaillaient de concert, et de très bonne foi du reste, à cette œuvre pour ainsi dire de « dénationalisation » dont nous avons indiqué la cause et les premiers effets, et que le tempérament robuste de quelques artistes supérieurs, ajouté à la nature spéciale très vivace du caractère et des mœurs de la nation, a pu seul empêcher d’avoir des conséquences à jamais fatales. Une grande Cène , à la cathédrale de Cordoue, d’un style sévère et froid,