JUAN
L’ART ESPAGNOL
pathétique des Christs de ce dernier; Joanès a fait un Christ doux, joli garçon, posant gentiment pour le public, point émouvant. Les mérites de Juan de Joanès se bornent à des mérites honorables de disciple habile et intelligent. Dans l’école espagnole, il est un des moins personnels de cette période de transition, d'affolement, dirais-je, où les personnalités se noyaient une à une dans le pastiche, avant qu’elles eussent reconquis, un peu après, quand le calme fut revenu et la leçon apprise, quelque courage et quelque indépendance.
Et cette période fut longue, et les victimes furent nombreuses. Comment les meilleures choses peuvent avoir des suites fâcheuses, comment l'excès d’un bien peut devenir un mal, c’est là une de ces banalités trop vieilles pour être encore démontrée. Il semble que la plus pure, la plus idéale des écoles italiennes, — l’école romaine, — qui était aussi la plus incompatible avec le génie espagnol, fut celle qui exerça sur lui le plus d’empire. Et rien n’indiquait une rupture quelconque. La Vierge avec Jésus et différents saints, de Rlas del Prado (i5qo-i6oo), n’est pas moins raphaélesque que ne l’étaient les tableaux de Juan de Joanès. Pourtant, un certain nombre d’années s’étaient écoulées; les traditions avaient eu le temps de perdre de leur ténacité, et Blas del Prado même ne péchait point, comme son prédécesseur, par une piété exagérée.
Ici justement se place un fait singulier. Blas était allé au Maroc faire le portrait de plusieurs seigneurs de l’endroit; la vie de ce pays lui avait plu, et quand il revint, il se mit en tête de ne plus quitter les costumes clinquants qu’il avait arborés là-bas. On le voyait se promener dans les rues en turban, avec un cimeterre garni de pierreries et dans tout l’éclat du faste oriental. L’Inquisition s’émut de ce qu’elle considérait sans doute comme un hommage rendu à un peuple hérétique; elle traduisit devant elle Blas del Prado et lui imposa, comme condition de son pardon, de ne plus peindre désormais que des sujets de piété... Dans son séjour au Maroc, Blas del Prado s’était laissé entraîner à reproduire des types et des scènes pittoresques ; on n’avait jamais vu pareille audace ! Blas s'inclina. Et ainsi la peinture religieuse eut un adepte de plus, quelque peu malgré lui, ou plutôt elle échappa