CHAPITRE V
à la douleur de voir un artiste se détacher pour toujours de son culte.
Le fait est caractéristique. Nous en avons un autre, une vingtaine d’années plus tôt, dans le contrat signé par Jean Navarette, dit El Mudo (1526-1579), pour des tableaux à exécuter à l’Escorial. Défense est faite au peintre, par ce contrat, « de faire entrer dans ses compositions ni chien, ni chat, ni figure déshonnête ». Le tout signé et scellé en bonnes et dues formes et conservé aux archives. L’Inquisition était, on le voit, prudente et méticuleuse ; elle poussait loin ses scrupules. Passe pour les « figures déshonnêtes » ; nous savons, par les recommandations de Pachéco, en son Arte de la pintura, et de quelques autres, les nécessités auxquelles les artistes étaient soumis au nom de la pudeur et ce qu’il leur fallait éviter quand ils traitaient certains sujets de l’Ancien et du Nouveau Testament. Mais les chiens, mais les chats, en quoi donc pouvaient-ils mériter la réprobation ecclésiastique?... Ils la méritaient si bien que, aujourd’hui encore, l’introduction de ces animaux domestiques dans les tableaux religieux est parfois jugée sévèrement. Rubens n’a-t-il pas été sermonné sans pitié par un écrivain d’art, M. Félix Clément 1 , pour avoir placé un chien rongeant un os sous une table, dans son tableau de la Cène? N’a-t-on pas conclu au « peu de profondeur de son génie » et au « peu de cas qu’il faisait des convenances du sujet » ?
Le troisième porte-drapeau de l’art exotique, le Castillan Juan Navarette, n’a rien au Prado; ce qui reste de lui à l’Escorial semble une ombre pâle du Titien, dont le pauvre sourd et muet, — El Mudo, — - suivit les traces, pendant que ses collègues suivaient celles du Sanzio. Mais le Navarette nous amène à nous occuper d’un autre élève du Titien, plus célèbre, plus intéressant, et dont le Prado possède plusieurs œuvres. Je veux parler de Domenico Theotocopuli, surnommé le Greco. Ce Greco n’est pas, à vrai dire, un Espagnol; comme son surnom l’indique, il était Grec ; né, on ne sait où, vers 1548, il avait étudié à Venise avant de venir s’établir en Espagne en 1577, où il fonda l’école de Tolède et où il mourut en 1625... Et ce
Histoire abrégée des Beaux-Arts. Paris, Didot, 1879, P- 522.
L’ART ESPAGNOL
qu’il y a de curieux, c'est que cet étranger fut, au milieu de la troupe compacte de néo-italiens que l'Espagne allaitait, précisément le plus personnel, le plus Espagnol des peintres depuis Moralès et Sanchez Coëllo. S'il faut en croire ses biographes, il s’était si bien approprié la manière et la couleur du Titien, que ses premiers tableaux pouvaient, sans trop d’exagération, passer pour être de ce dernier. Mais un beau jour, brusquement, la lumière se fit en lui; il reconnut qu’il n'était qu’un imitateur; désespéré, il n’eut plus qu’un but, celui de sortir de l’ornière où il s’était enfoncé, de se créer une originalité, d’éviter à tout prix de ressembler au maître qu'il avait tout d’abord si servilement copié. Cette pensée devint pour lui une obsession continuelle; on le traita de fou, — et il l'était vraiment plus d’à moitié; — on railla son extravagance, on regretta ses pastiches anciens, on qualifia ses nouvelles productions d’absurdes et de fantasques... Hélas ! cette absurdité, ce fantasque, c’était le salut, — c’était la gloire.
Cette gloire, il ne faudrait pas la grossir outre mesure ; le talent du Greco n’est pas digne du premier rang. Mais s'il a ses extrêmes faiblesses, ses inégalités déconcertantes, ses puérilités, il a aussi ses grandeurs, qu’on a trop souvent méconnues. Devant la plupart de ses portraits, on est saisi de la singularité de leur exécution brutale, de leur dessin en apparence indécis, de leur coloris indigent et blafard. On dirait des ébauches naïves de peintre impuissant, ayant en soi un sentiment artistique très vif, donnant à ses modèles une allure vivante et caractéristique, mais inhabile au métier et ignorant jusqu’au maniement des couleurs. Pas une goutte de sang ne coule dans ces chairs pâles; les traits sont amaigris et allongés; les yeux, grands ouverts, regardent fixement; ce sont des fantômes... Et, malgré cela, on est impressionné, et l’on s’arrête. Eh quoi ! ce disciple du Titien, comment le reconnaître dans cette pauvreté? Comment tant de chaleur a-t-il pu engendrer tant de glace? Comment ce coloriste a-t-il perdu à ce point le sentiment de la couleur?
Evidemment, ce qui, à première vue, semble de l’impuissance, n'est que du parti pris, le parti pris excessif d’un artiste qui veut malgré tout, avec acharnement, faire le contraire de ce qu’il a fait jusqu’alors.
LE GRECO. — LES FUNÉRAILLES DU COMTE d’oRGAZ.
(Église de San Tomas, à Tolède.l
L’ART ESPAGNOL
C'est un cas singulier et rare, et qui mérite, même dans sa bizarrerie, d’attirer l’attention. J'en ai trouvé en quelque sorte l'explication dans un portrait du Greco, peint par lui-même, et qui fait partie de la galerie du palais San Telmo, à Séville. La physionomie est jeune, d’une beauté distinguée et franche; l'œuvre a une intensité de vie extraordinaire. Mais ce qui, pour nous, au point de vue où nous nous sommes placé, en fait particulièrement l'intérêt, c’est que le peintre s’est représenté tenant en main une palette, et que sur cette palette, de très petites dimensions, il a mis, d'une manière très apparente, cinq couleurs, les cinq couleurs, ni plus ni moins, dont il se servait habituellement, et qui composent la gamme restreinte de ses tableaux : du blanc, du vermillon, de la laque de garance, de l'ocre jaune et du
noir d’ivoire. Tous les autres tons, il les a chassés de sa palette, et
notamment les terres de Sienne chaudes et dorées de la palette des Vénitiens, dont il s'était servi dans les commencements. De là, cette coloration froide, qui donne à la plupart de ses toiles l’aspect de grisailles, et qui a tant dérouté les critiques; ils ont parlé de « teintes singulières », de « tons heurtés », d’ « oppositions violentes ». Aucun
peintre n’a été si mal jugé, soit par des écrivains qui ne l’avaient
point vu, soit par des écrivains qui ne l'ont pas compris. On lui a préféré ses élèves : Luis Tristan, Bautista Magno; s’ils ne se sont pas égarés comme lui à la poursuite d’un vain idéal, ou plutôt par crainte d’obstinés souvenirs, ils ne l’ont du moins jamais égalé sous le rapport de l’originalité.
Ou il importe d’étudier cet étrange Greco, pour peu qu'on veuille bien l’apprécier, c’est moins dans ses portraits, tout pleins d’outrances souvent insupportables, que dans ses grandes compositions. Là, il se révèle véritablement artiste de premier ordre, très personnel et très captivant, et ses qualités fortes absorbent ses défauts. Je connais peu de choses aussi saisissantes et d’un sentiment aussi pénétrant que les Funérailles du comte d’Orgaÿ, que l'on voit à Tolède, dans la petite église de San Tomas, et dont l’Académie de San Fernando, de Madrid, a une copie partielle. Le héros, le comte Gonzalve Ruiz Atoleto Orgazi, ainsi que l'indique l’inscription de la pierre tombale