CHAPITRE V
au-dessus de laquelle on a accroché le tableau, est descendu, tout habillé, dans un sépulcre de pierre, par un évêque et un autre prêtre, tous deux revêtus de riches habits sacerdotaux; à droite, un diacre; à gauche un page; et derrière, rangés autour du comte mort, et assistant, graves, à cette cérémonie funèbre, une foule de seigneurs, — des portraits évidemment; — puis, au-dessus, entourée de nuages, la Sainte Trinité. Dans l’arrangement de la scène, dans l’attitude des personnages, il y a une singularité si attirante et si primesautière que, quoi qu’on fasse, on est impressionné ; le groupe principal, particulièrement l’évêque drapé dans sa large chasuble, est d’un caractère superbe; c’est du grand style, sans formules, sans banalité, tout en étant étonnamment réaliste, si l’on entend par ce mot ce qui donne la sensation vive de la réalité. Et, avec cela, les tonalités blanches et noires qui font reconnaître à première vue toutes les œuvres du Greco, mais ajoutant ici quelque chose, par leur harmonie triste, au côté dramatiquement lugubre du sujet. Palomino a écrit, à propos de ce Comte d’Orgai, croyant sans doute en faire un grand éloge, qu’il « pouvait être attribué au Titien... » Ou bien Palomino n’a jamais vu un tableau du Titien, ou bien 11’a-t-il jamais vu un tableau du Greco. Cela montre quelle confiance il est permis d’avoir dans les affirmations et les appréciations des écrivains anciens qui se sont occupés d’art, ou des artistes qui se sont occupés d’écrire ; car Palomino faisait l’un et l’autre.
La même intensité de sentiment se retrouve, à un degré inférieur, dans le tableau du Prado : Jésus-Christ mort dans les bras du Père éternel; là, le Greco semble s’être souvenu de ses études italiennes; les anges qui entourent le Jésus et le Père éternel sont italiens dans leur allure, dans leurs types en quelque sorte consacrés ; mais, encore une fois, l’ensemble a de la grandeur, les figures sont pleines de caractère, et rien n’est plus émouvant dans sa noble simplicité. Le Greco n’était pas le peintre du « morceau », comme on dit aujourd’hui ; ses partis pris de coloration ne pouvaient que lui nuire dans un genre où le « métier » tient une place si importante; il fallait à son inspiration de vastes pages, et ce sont celles-là qui nous le font con-
L’ART ESPAGNOL
naître le mieux, tel qu'il était. Artiste d'instinct, inégal et sympathique, avec des audaces troublantes, des maladresses enfantines, des ténèbres éclairées tout à coup de lueurs géniales, il ne lui a manqué qu'un peu de science — et de sens — pour devenir un très grand maître.