CHAPITRE VI
Ribera.
e Greco nous a fourni un exemple éloquent de l'individualité révoltée, se débattant contre la tyrannie de l’imitation. Nous allons, dans cette étude des développements de l’art espagnol , rencontrer d’autres exemples qui nous feront voir cette individualité victorieuse et décidément triomphante des périls où bien des talents, trop faibles pour la résistance, avaient malheureusement succombé. Nous approchons du plein épanouissement de cet art, hésitant d’abord, glorieux ensuite, traversé tour à tour de grands silences et de grands éclats, et lumineux par brusques échappées, comme un soleil de midi dans un ciel où galopent de noires chevauchées de nuages sous la poussée furieuse du vent. La fin du xvie siècle marque une de ces échappées lumineuses ; elle se prolonge, presque sans interruption, dans l’espace d’une centaine d’années, mettant au jour à la fois les noms de Ribera, de Zurbaran, de Velâzquez, de Murillo, et son éclat suffit à jeter sur l’art tout entier qu’elle éclaire un inoubliable rayonnement..
Avant ces noms-là, il en est un qui déjà s’affirme et semble ouvrir la marche victorieuse de ceux qui viennent après, - — - Juan de las Roëlas (i 558-1025), le licencié sévillan, érudit et savant comme Cespédès, mais plus artiste que lui. Sa personnalité n’est pas encore bien vive, mais son adresse à s’approprier les qualités des maîtres s’élève elle-même à la maîtrise. L’école du Tintoret et du Titien n'a rien produit d’aussi puissant que la Mort de saint Isidore, peinte par Juan de las Roëlas pour le maître-autel de la petite église consacrée à ce saint, au milieu du quartier le plus populeux et le plus actif de Séville, et qui s’y trouve encore à l’heure qu'il est; les deux parties du tableau, — le groupe de seigneurs et de prêtres, en bas, à l’avant-
L’ART ESPAGNOL
plan, et, en haut, dans le ciel, le Christ, la Vierge et les anges, — sont remplis de mouvement, de vie et de couleur, dans un sens très naturaliste et très moderne. Le mot de chef-d’œuvre, dont on a tant abusé en ce pays au profit de médiocrités, ne serait pas déplacé ici. C’est un des meilleurs tableaux qui soient en Espagne, signés de maîtres secondaires italianisés. Il sonne la fanfare de la conquérante cuadrilla où s'avancent ceux qui vont combattre avec des armes de pur acier trempées dans les fleuves avares du pays natal. Et il est bien supérieur aux autres toiles de Juan de las Roëlas qui sont à Séville, et à celle qui est au Prado, le Rocher de Moïse.
Mais voici que soudain surgit un colosse, Ribera. Comme s'il voulait renverser toutes les théories, démentir toutes les vérités et contredire l’évidence, par une force de tempérament extraordinaire, aidé de circonstances exceptionnelles, il s’en va, lui aussi, tout jeune, en Italie; il y reste, il y travaille, il oublie la terre qui l’a vu naître; les Italiens le considèrent comme un des leurs; on niera même plus tard qu'il fût né à Xativa, le San Filippo moderne, près de Valence ( 1 588) ; on voudra en faire un fils réel, non un fils adoptif, de son pays d’élection... Et malgré cela, tout en lui, dans sa peinture, dans ses sujets, dans son caractère, dénonce sa vraie patrie ; jamais peintre espagnol ne fut plus que lui Espagnol.
N’ayant pas pris à tâche de raconter la biographie des artistes ni d'écrire l’histoire complète de l’art espagnol, je ne rappellerai pas l'histoire aventureuse et tragique de cet illustre gredin, dont la mémoire eût figuré avantageusement dans les annales des grands criminels, si elle n’avait eu tant de titres pour figurer dans celles des grands peintres. Nous autres, hommes d’une époque où pourtant non seulement la concurrence industrielle, mais même la concurrence artistique, — qui est toujours un peu industrielle aussi, — a poussé à l'extrême l’audace de ses entreprises, nous avons peine à nous imaginer la possibilité d’une association comme celle que formaient à Naples, en pleine Renaissance, Ribera et, à ses côtés, Corenzio et Caracciolo, soutenus par toute la bande des artistes napolitains, bons et mauvais, — martyrisant, pourchassant, tyrannisant tous ceux qui