CROQUIS PRIS DANS L A CATHÉDRALE DE BU R GO S
Fac-similé d'an dessin de H. Régnault.
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abondance inouïe de détails, — celui-là même qui faisait s'écrier à Philippe II : « C'est une création des anges! » et méritait cette définition de Charles-Quint : « Un bijou qu'il faudrait enfermer, afin d’en faire désirer la vue... » Les rois d'Espagne ont toujours été un peu Gascons.
Les Espagnols adorent cette prodigalité, parfois charmante, souvent de mauvais goût. Peu à peu, dans la marche des siècles, le sentiment artistique s’est dérobé, cédant le pas à une sentimentalité religieuse d'appétit plus grossier. Dans cette cathédrale, commencée à la belle époque de l'art chrétien, achevée seulement quand cet art déclinait, comme dans la plupart des autres cathédrales de la péninsule, la décadence apparaît, flagrante; on peut la suivre pas à pas. Des portails Renaissance alternent avec des portails gothiques; des mélanges d’architecture et d'ornementation se heurtent sans raison, chagrinant l'œil attentif, et toujours plus choquants à mesure que se sont succédé les modes, les engouements, les despotismes ecclésiastiques. Çà et là, des chapelles, absolument dorées du haut jusqu’en bas, grimacent dans un étalage criard de luxe bourgeois ; des autels de style rococo fanfarent tout à coup au milieu du pieux recueillement du style ogival; rocailles, marbres torsionnés et bois peint gouaillent insolemment.
Dans les petites églises, — dans les petites églises des villes du Midi plus encore que dans celles des villes du Nord, — ce goût particulier d'une piété rustre s’affiche tout à l’aise. Voyez-les : laides à l’intérieur, blanchies à la chaux ; les plafonds en chêne noirci et enfumé; les autels dorés, surchargés de colonnes torses, de sculptures tourmentées, de chandeliers lourds, de fleurs en papier; à droite et à gauche de l'autel, des anges en cire ou en plâtre colorié, suspendus en l'air par un fil de fer, les ailes ouvertes, comme s'ils volaient; au fond du chœur, une petite fenêtre qui laisse entrer le jour, tamisé par un rideau rouge vif sur lequel se détache brusquement la silhouette d’une vierge en falbalas ; et cette lumière rose, crevant les colorations foncées qui l’entourent, est comme l’apparition soudaine d'un monde mystérieux, saisissante pour le vulgaire dans la paix envahissante du saint lieu et l’âcre odeur de l'encens qui flotte vaguement.
Et là-bas, en des coins retirés de chapelles plus sombres, plus mystérieuses encore, sous la clignotante lueur des cierges, on voit des christs en cire, demi-nus, les reins entourés de jupes larges, le visage
DÉTAIL D’UNE STALLE DE LA CATHÉDRALE DE BURGOS. Gravure en fac-similé de Méaullc, d'après un dessin de Henri Régnault.
altéré d’affres extatiques, le corps déchiré de blessures, saignants, qui agonisent. A leurs pieds, un moutonnement de dos ronds, courbés; un amas de fidèles gémissants. C'est la dévotion hystérique, aveugle, presque terrible quand elle n’est pas grotesque; c’est bien celle qui
pèse sur les naïfs, sur les pauvres d’esprit, et qui cherche à impres-
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sionner leurs sens malades par des images qui les secouent. Aucune élévation, aucune simplicité : la vulgarité dans toute sa force d'irraisonnement, et qui s'impose par les moyens violents, les plus sûrs et les plus directs.
Le plus fameux de ces christs, le Christ de Burgos, a sa légende. Moulé par Nicodème sur le corps même de Jésus quand on l'eut descendu de la croix, il a de vrais cheveux, de vrais yeux, et la peau qui recouvre son squelette décharné est de la vraie peau humaine. Ainsi du moins le veut la tradition. La cathédrale ne possède pas de joyau plus précieux, tant il a valu aux chanoines d’argent et d’offrandes. Ses miracles sont incalculables. Il fait toutes sortes de choses extraordinaires : il remue les bras, les jambes, les prunelles. On accourt de très loin pour le prier. Toute la journée sa chapelle est assaillie d'une foule prosternée de dévots et de dévotes, abîmés dans leur ferveur. Le naturalisme de l'image qu’ils adorent est un stimulant pour leur foi. Songez que les ongles que ce Christ a aux pieds sont véritables ! Cela mérite considération. Il porte aussi un long jupon violet qui lui descend sur les jambes, par pudeur. Avec sa face noirâtre, son torse troué de plaies béantes et son apparence de cadavre encore palpitant, il est affreux et effrayant, ce Christ! Mais sa laideur fait sa force; s’il était beau, sans doute on ne le vénérerait plus; son prestige s'évanouirait avec l'effroi qu’il répand et la pitié qu’il inspire.
Et combien cette mise en scène savante prête à l'exaltation!... Quand vient le soir et que l'ombre descend lentement, comme un voile qui tombe, sur la chapelle où pleure le Dieu miraculeux, à la clarté sinistre des lumières qui font passer sur l’argent des ex-votos des éclairs inquiétants, on croit voir s’agiter doucement sur sa croix le Christ de Burgos. Les regards hypnotisés des fidèles suivent avec une sainte terreur ces mouvements imaginaires, qui semblent s'adresser à eux comme des manifestations non douteuses de la bonté céleste... La nuit arrive, et le Christ reste là, esseulé, dans l'auréole blafarde des cierges. Le silence, au dehors, enveloppe la ville, qui s’endort. Les boutiques étroites de la Pla\a Mayor se ferment; tout bruit expire. On n’entend, dans l’engourdissement qui pèse sur toutes choses, sous le ciel fleuri
d’étoiles, où souffle la bise aiguë des montagnes, que la voix traînante et lugubre du sereno qui crie les heures... Mais cette voix plaintive prend alors des accents étranges. L’image du Christ sanglant de là-bas se dresse tout à coup dans l’ombre... Et c’est sa voix à lui qu’on s’imagine entendre, c’est sa voix, dirait-on, qui pleure et qui crie, prophétique, aux fils de la terre que l’heure vient de sonner... l’heure terrible de la justice et de la mort!...
Entre Burgos et Madrid, au sein de campagnes monotones où croissent l’érable et la bruyère, quels sont ces remparts flanqués d’une forêt de tours et de moucharabys, et intacts comme s’ils venaient d’être fraîchement élevés? C’est Avila. Une de ces villes du Moyen-Age, telles qu’on en voit sur les miniatures des anciens missels, dans toute sa naïve intégrité, avec ses ruelles plantées de cailloux pointus, ses palacios en granit brun du pays, ses églises en pur style roman ou ogival de la meilleure époque, sa cathédrale qui, au dehors, a l’allure fière d’une forteresse et, au dedans, l’obscurité glaciale d’un tombeau.
Je ne connais pas de cité qui exprime mieux l’alliance étroite de la dévotion et de la chevalerie, cette dualité puissante de l’Espagne de jâdis. La croix et l’épée sont là, régnant sans conteste, maîtresses absolues des hommes et des choses. Cette église, qui est aussi un alcazar, refuge des pécheurs en temps de paix, château fort en temps de guerre, résume à elle seule toute une époque, toute une civilisation. Maintenant encore, que toute clameur belliqueuse s’est tue, que le fanatisme même, reposé, sommeille doucement, content des âmes qu’il a soumises et n’aspirant plus guère à des triomphes trop bruyants, cette ville morne et déserte a conservé intact son caractère d’autrefois. Les murs armoriés, sévères, silencieux, de ses palais ne peuvent abriter que de nobles hidalgos s’apprêtant à partir pour de nouveaux combats, ou que des châtelaines pensives attendant le retour de leurs seigneurs. Et là où les murs ne sont pas armoriés, une croix de
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pierre ou une madone dans sa niche indique bien certainement que l’on prie pour le succès de ceux qui, au loin, bataillent pour la bonne cause... Couvent et forteresse, il semble qu'Avila ne puisse plus être autre chose après l'avoir été si longtemps.
Mais si les soldats, rentrés dans leurs foyers, ne les ont plus quittés et, n’ayant plus d’ennemis à combattre, ont déposé la lance pour la herse et se sont faits laboureurs, les religieux n'ont pas eu à déserter leur occupation ancienne : la prière continue à emplir de son mélancolique murmure les voûtes des chapelles gothiques; et si parfois une joie vient à franchir ces seuils vénérés, c'est une joie inspirée par un ordre du ciel. Avila n’oublie pas qu’elle a donné le jour à cette grande héroïne chrétienne, sainte Thérèse de Jésus; elle en a gardé le culte, et elle en conserve respectueusement la mémoire. L'âme de la sainte habite encore dans ses cloîtres, où elle a laissé, en s'en allant, un parfum de béatitude et d’amour; leurs échos se sont assoupis, prêts à redire, au réveil, la musique chaude de ces poésies que Thérèse adressait à l’Amant céleste, dont elle a célébré l’immatérielle possession avec une éloquence toute terrestre. Déclarations enfiévrées de passion, strophes brûlantes, que les prêtres antiques eussent chantées sur l'autel d’Eros... Aucune Sapho n'a fait vibrer la lyre des névrotiques voluptés avec plus d’irrésistible et dévorante ardeur.
Elle personnifie bien, d’ailleurs, cette sainte énamourée, un côté très typique du caractère espagnol : la religiosité attendrie, s’exprimant en vers passionnés ou en concetti soulignés d’œillades langoureuses et de soupirs galants. Cruel quand l'affolement du fanatisme s'empare de lui, ce peuple devient sensible et soumis quand son cœur est touché. La religiosité n’est souvent chez lui qu’une forme de l’amour. Si on voulait le représenter exactement par un emblème naïf, il faudrait peindre un cœur ensanglanté, percé d’une navaja et enguirlandé d'un rosaire. Le mysticisme espagnol a été tour à tour, comme lui, féroce et tendre; il a couché ses victimes sur des lits de torture et sur des lits de fleurs; il a été successivement Torquemada et sainte Thérèse. Dans l'art, ses deux expressions correspondantes sont Moralès et Murillo.
Pendant que l’Inquisition imposait le respect des lois divines par la terreur, d’autres néophytes l'inspiraient par la béatitude. Aux cris de douleur qui s’échappaient des prisons répondaient les accents voluptueux des moines et des nonnes dans les cloîtres où, détachés des misères humaines, ils avaient enseveli leur jeunesse bouillante. « On dirait que l’amour est né en Espagne », écrit Mme d’Aulnoy dans ses Mémoires ; « nulle part, on ne sait aimer comme en ce pays-ci. » Et Mme d’Aulnoy s’y connaissait bien. Ailleurs, elle dit encore : « Le plus grand défaut des Espagnols, c’est la passion de se venger et les moyens qu’ils y emploient. Leurs maximes là-dessus sont absolument opposées au christianisme et à l’honneur. Lorsqu’ils ont reçu un affront, ils font assassiner celui qui le leur a fait. Ils ne se contentent pas de cela : ils font assassiner aussi ceux qu’ils ont offensés, dans la crainte d’être prévenus, sachant bien que, s’ils ne tuent, ils seront tués. » Eh quoi! ces mêmes gens, ce sont les chevaleresques, les fiers, les nobles cœurs qui revendiquent le Cid pour ancêtre? ce sont les délicats, et galants, et généreux amants que Lope de Vega et Cal-
deron nous peignent si fidèlement? ce sont les chrétiens dévoués,
aveugles dans leur foi, inébranlables dans leurs principes, qui emplissent de l’odeur pénétrante de leur sainteté l’Espagne catholique?.,. 'Oui, ce sont les mêmes, - — et ce sont d’autres, tout à la fois. Antithèses bizarres, inévitables et inexplicables, montrant les instincts les plus bas mêlés aux dévouements les plus sublimes.
Peuple étrange et captivant, brutal et adorable, qu’il ait les yeux tournés vers la terre ou qu’il les ait levés au ciel. Profane, il a été
tour à tour et en même temps sauvage et doux, héros et criminel;
dévot, on l’a vu barbare et ému, assoiffé de sang et perdu dans l’extase. Sainte Thérèse corrige Torquemacla, ou plutôt elle le complète. Elle est l’ange qu’il y a, dit-on, à côté du démon dans l’âme de chacun. Et quelle ange! Une ange parée de grâces mondaines, parlant l’imagé langage de tous, enivrante, enivrée, belle de cette beauté capiteuse dont ses propres Confessions avouent ingénument la séduction, — et combien de fois secouée elle-même par la tentation en lutte avec sa chair!...
Brûlant de plus de feux qu’elle n’en alluma !
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Aussi, quand on la fête, l’élue du • Dieu d’amour, une joie paraît naître de toute chose; le ciel a plus d'azur, la terre plus de fleurs, la lumière plus de rayonnement. Voici trois siècles qu'elle est morte, et le « souffle empesté de l'impiété moderne » n’a pas terni sa souriante mémoire. Son nom seul évoque des pensées roses, dans la tinterie des cloches qui dansent leur carillon, dans le grouillement des foules recueillies, dans le concert susurrant des cantiques guillerets, des rondes locales, si piquantes en leurs balancemens cadencés, et des musiques populaires répondant aux aigres claironnées des escadrilles qui sonnent l’heure des corridas. Et les populations des villages et des campagnes, à cet appel pressant, se mettent en branle de toutes parts. Aussi loin que les regards peuvent aller, on voit les chemins sillonnés de carrioles volant dans la poussière, de bredindins cahotants et grinçants, d’ânes enrubannés, portant chacun deux, trois paysans et paysannes dans leurs costumes originaux, dans leurs beaux costumes des dimanches, — les hommes avec leurs chapeaux à pompons et à larges bords, leurs chemises soutachées, leurs culottes serrantes, emprisonnées dans des guêtres en cuir brodées d’arabesques, leurs larges manteaux, où ils se drapent si crânement, — les femmes avec leurs jupes jaune serin, leurs robes vert perroquet, relevées par-dessus, leurs mouchoirs rouges, bleus ou violets et à grands ramages, leurs coiffures tordues en pyramides et en tire-bouchons... Et rien n'est plus joli que cette symphonie de couleurs claires dans le majestueux décor de ces murs à créneaux et à mâchicoulis, toujours superbes, sous les radieuses flambées du soleil.
\oyez toutes les villes du Nord, moins caractéristiques que Burgos et Avila ; voyez Saragosse, la romaine Cœsarea-Augusta ; Valladolid, 1 ancienne capitale; Salamanque, la cité universitaire, la mère des vertus, des sciences et des arts ; Zamora, la « bien murée »; Ségovie, fondée par Hercule ; Pampelune ; Léon : chez toutes, le même esprit
général se retrouve, presque uniforme, de gravité parfois maussade, savoureuse toujours, et de dignité fière, dissimulant, sous les restes d’une opulence évanouie, la décadence et la pauvreté. On a la sensation d’une décrépitude voulant quand même ressaisir un peu de la jeunesse enfuie, ou d’une mort donnant l’illusion trompeuse d’un restant de vie. Mais dans cette vieillesse et cette indigence, dans ces choses croulantes, où la moisissure a mis sa marque inexorable, les âmes qui habitent là sont du moins bien chez elles ; êtres et choses ne paraissent faire qu’un; ces palais armoriés, ces forteresses, ces temples ne parlent pas d’autre langage que le langage de ceux qui, la main tendue, sont rangés le long de leurs murs, en des poses magnifiques; leurs voix répondent à leurs voix; une familiarité séculaire, de génération en génération, les unit.
A mesure que l’on s’avance vers le Midi, cette physionomie se modifie et change. Peu à peu, les villes s’éclairent. Aux tons de vétusté poussiéreux et jaunes du granit succèdent les tons d’abord neutres, puis tout blancs, des crépis. La lumière surgit partout, insensiblement. C’est comme une gaieté d’aurore qui naît, grandit, se développe progressivement, et tout à coup éclate, noyant de rayons aveuglants les cités envahies. Tolède et Grenade, grises encore, mais teintées de bleus et de roses légers, préparent les blancheurs ensoleillées de Cordoue ; et ces blancheurs ne cessent pas, continuent à Séville, vont jusqu’à la grande ligne azurée de la mer, dont les flots murmurants entourent la ville de Cadix, plus blanche que toutes les autres, d’un étroit collier de lapis. Ce soleil, ces blancheurs, c'est à la fois l’annonce et le souvenir de l’Orient : l’annonce du sol africain, qui est proche ; le souvenir des Arabes, qui furent les maîtres si longtemps. La température a, en certains endroits, des ardeurs tropicales, inconnues dans le Nord, où souffle l'âpre vent des montagnes ; — - et, dans les villes, l’art musulman rappelle sans cesse la présence des anciens conquérants ; leur place est encore tiède, avec l’empreinte de leurs corps, et rien n’a pu effacer leur gloire, pas même la gloire de ceux qui, enfin, les chassèrent. Ceux-ci n’eurent pas, comme dans les villes du Nord, le temps nécessaire pour faire disparaître jusqu’aux
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derniers vestiges de l’oppression et rasseoir, sur les débris de la puissance vaincue, la puissance nationale. 11 semble que c’est d’hier à peine que les musulmans sont partis, tant est fraîche encore la trace de leurs pas.
La campagne, fertilisée par la main industrieuse des Arabes, n’a point perdu à ce tardif abandon des conquérants ; au contraire, elle lui a dû sa vie et son activité. Mais les centres habités — à part ceux que le voisinage de la mer a aidés naturellement à se faire une prospérité relative, Cadix, Séville même, et tous les ports de la côte méditerranéenne — se sont laissé gagner par la solitude, la mortelle solitude. On vient les visiter comme on visiterait la chambre d’un héros défunt, ou comme on visite un musée, religieusement, avec l’admiration que l’on voue aux choses très anciennes et aux choses en ruines ; et, tandis qu’on admire, on sent glisser sur ses épaules le froid des nécropoles...
Ah ! c’est que l'admiration pour les choses anciennes n’est pas la même pour toutes, indifféremment, et l’enthousiasme qu’elles excitent, pour être sincère, veut être raisonné.
Dans un musée, les œuvres des maîtres illustres, soigneusement réunies, sont et seront toujours admirables ; elles nous donnent l’artiste tel qu'il est, avec ses courages et ses défaillances, ses progrès et ses reculs; c'est lui-même, vivant dans son œuvre; ce sont ses passions, ses tendresses, ses aspirations et ses haines; on le devine, on le voit, tout entier, sans voile ; — et en les contemplant, ces fruits intimes de son esprit et de son cœur, un lien secret nous attache à lui, irrésistiblement, parce que c’est la nature, c’est la réalité qui parlent par sa voix. Les souffrances qu'il a traduites, si sincères, on les souffre, comme il les a souffertes; ses bonheurs et ses émotions, on les partage... Par son pouvoir, l'art est arrivé à ceci : créer la vie sur la toile ou dans le marbre, et nous en communiquer la sensation fidèle ; et cette vie-là n’est pas de celles qui passent et qui s’éteignent.
Il en est autrement d’une œuvre architecturale, et à plus forte raison d'un ensemble de constructions, d’une ville; là, le but est avant tout pratique; une ville est faite pour être habitée. L’habitation, c’est
la vie. Livrez-la à la solitude, c’est la mort. Une ville morte, une construction déserte, ne sauraient jamais être absolument belles, parce qu’il leur manque précisément cette condition essentielle de toute oeuvre d’art : être vivantes. Quels sentiments voulez-vous qu’elles éveillent? Le respect de l’archéologue, la curiosité de l’historien, la tristesse du philosophe?... Oh! oui, la philosophie y trouverait matière à beaux discours ; toutes ces reliques disent ce que sont les hommes, leurs splendeurs et leurs conquêtes ; elles disent qu’ils ne sont plus, et que le temps a eu raison d’eux, et que les siècles ont enseveli à jamais leur orgueil... Mais la vie, la vie, où donc est-elle?
Une fleur conservée entre les feuillets d’un livre, quel touchant souvenir! Mais combien est plus belle la fleur jeune, frissonnante dans toute sa fraîcheur et dans tout son parfum !
L’aspect de ces villes mortes, dont on parle si souvent avec un enthousiasme de tête bien plus qu’avec un enthousiasme de cœur, de ces villes dont le grand charme est dans l’illusion qu’on s'en fait, serre la gorge ; on y entre comme dans un tombeau; — mais ici, le tombeau même est désert; il n’y a plus rien de ce qu’il y avait jadis, pas même quelques cendres ; et le silence s’est fait sur tant d’agitation. Ces rues qui devaient être animées, ces maisons qui devaient être habitées... Oh! quelle solitude, quelle solitude navrante et qui fait mal ! On se sauve dans cette autre solitude, celle de la nature, car celle-là n’en est vraiment pas une ; on n’a pas à craindre d’y trouver le silence et le vide. Tout y chante, tout y germe, dans l’universelle fécondation des sèves.
Prenez, à côté de ces cités endormies, comme Tolède et Cordoue, comme aussi Sienne, en Italie, et Bruges, en Belgique, - — prenez un modeste petit village, flamand ou hollandais. Quelques maisons seulement, au bord d’une route; presque rien. Et pourtant, tout y est; il ne faut rien de plus ; on y respire, on y aime, on y souffre peut-être. Et cette petite poignée de masures est plus belle, parce qu’elle est vivante, que les plus vénérables débris des cités d’autrefois, dépeuplées et rendues muettes par l’impitoyable Mort.
Pourquoi certaines villes du nord de l’Espagne, si déchues qu’elles
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soient, ont-elles aussi, malgré leur infortune, quelque chose de cette beauté-là? Pourquoi, par exemple, Avila est-elle si caractéristique, si séduisante, dans la paix profonde qui l'enveloppe? Parce que ses habitants sont bien chez eux, parce qu’on n’y suit point la trace éplorée de races étrangères qui s’en sont allées, emportant avec elles la joie et la prospérité, et que, à certains moments, au moindre signe, soudain une âme remue ce vieux corps, qui se réveille de sa léthargie... Et Fontarabie, bien mieux que d’autres vénérables débris des âges héroïques, fixe et retient, sans inspirer tout d’abord, comme eux, des idées amères d’abandon et de désolation : une population la remplit de son bourdonnement tranquille de ruche en travail ; cette population n'est pas considérable, mais elle est en rapport avec les lieux exigus qui l’abritent ; le contenant n’est pas si fort disproportionné avec le contenu; — et si, là aussi, la mort a passé, elle y a laissé du moins place pour une vie nouvelle.
Tel fut l’éclat fascinateur de l'esprit arabe, que la moitié de l’Espagne, malgré la fureur des revanches longtemps attendues et obstinément poursuivies , en est aujourd’hui encore toute éblouie ! On comprend sans peine que les délicates merveilles de l’Orient aient pu se trouver à l’aise sous ce ciel propice, dans cette zone sœur de la zone d’Afrique, en ce pays de climats, de tempéraments, de caractères et de races si variés, si contradictoires. Deux mondes, différents de religion, de mœurs, d’idéal; deux mondes que l’on ne s'imagine même pas autrement que chacun dans une sphère de pensée, de poésie et de couleur absolument opposée l'une à l’autre, dans un décor de nature et de rêve qui tient étroitement à eux et que l’on ne saurait intervertir impunément... Ces deux mondes ont vécu côte à côte, mêlés, non confondus, heurtés, pendant des siècles. Et cet accident, subit, foudroyant, a duré de longues générations, et il dure encore. Car si l’Orient, chassé, ne foule plus le sol de l’Espagne
délivrée, il y a laissé un peu de son cœur et de son sang, et ce sang, à l’heure qu’il est, continue à couler dans les veines des populations