‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 51 sur 122 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

s’avisaient de venir exécuter, sur leur terrain, des travaux commandés; ne reculant devant aucune lâcheté pour se débarrasser de quiconque les gênait; appelant à leur aide le poignard et le poison; faisant tour à tour mourir de mort lente ou violente les peintres étrangers les plus illustres et les plus respectés, depuis Annibal Carrache jusqu’au Dominiquin; et, sitôt après la fuite ou le trépas de leurs victimes, détruisant leurs œuvres pour y substituer les leurs... Ce siècle, troublé et barbare au milieu mêmé de ses raffinements, pouvait seul produire une ligue semblable, et qui fût prospère, grâce à la quasi-impunité dont elle jouissait. Il était beaucoup pardonné à ces bandits, parce qu’ils savaient se faire beaucoup admirer. Volontiers excusait-on chez eux des forfaits dont le moindre eût fait pendre haut et court un simple va-nu-pieds , et qu’osaient se permettre tout au plus les grands seigneurs. Car le talent alors était une noblesse. Peut-être cette inégalité devant les lois avait-elle plus de saine raison que n’en a l’égalité moderne. On trouvait équitable de châtier le manant qui avait tué un personnage, fût-ce un manant comme lui, et de pardonner à l’homme considérable par sa position ou son intelligence qui avait tué un manant. Cette justice-là considérait surtout, dans les résultats à atteindre, l’intérêt moral de la société ; c'était en quelque sorte faire œuvre de sélection. Des manants, cela se retrouve; des talents, cela est plus rare. Et quand il s’agissait, comme dans le cas qui nous occupe, de talents supprimant d’autres talents, plutôt que de venger ceux-ci en supprimant aussi ceux-là, on se disait : « Le mal est fait ; à quoi bon l’aggraver? » Et l’on fermait les yeux avec résignation.

Josef de Ribera était arrivé en Italie tout jeune, comme un fuyard, dévoré du désir de voir et de connaître. C’était une nature énergique. Il avait su braver les dangers, la misère, la faim, et, par nécessité, avait endossé sans rougir, à Rome, la livrée de valet au service d’un cardinal, après avoir mendié dans les rues pour vivre. Cette volonté indomptable, elle devait être aussi dans ses œuvres, inévitablement. Une rencontre sympathique était fatale entre lui et l’artiste avec lequel il a tant de points de contact, Michel-Ange de Caravage. Puis, quand, un peu après, il fut amené, par la force des choses, à continuer à

L’ART ESPAGNOL

Naples l'école du Caravage, avec ses traditions d’art et ses traditions de violences, il se trouva dans son véritable milieu. Naples était une vice-royauté espagnole ; Ribera se considérait là pour ainsi dire en Espagne; son origine espagnole pouvait lui servir dans la haute position de peintre du vice-roi qu'il y occupait, et quand ses fredaines avaient besoin d’une protection spéciale. On ne conçoit point Ribera naissant quelques années plus tôt et se laissant aller au courant de l'école romaine des Pérugin et des Raphaël. Mais le hasard le favorisa ; la semence tomba dans une terre toute préparée, et ce fut justement dans la terre qu’il lui fallait. Tant d’autres, maladroitement transplantés, n’avaient donné que des fruits bâtards, sans goût; il échappa, lui, à ces périls; il eut sous les yeux, dès ses premiers pas, un maître qui, rompant audacieusement ayec les traditions et l’idéal spiritualiste des Italiens, se rapprochait tout à coup du matérialisme des Espagnols, semblait vivre de leur sang, réaliser leurs tendances, traduire leurs impressions. Cette rencontre, jointe à la solidité du tempérament de Ribera, développa merveilleusement ses instincts naturels au lieu de les contrarier.

On chercherait en vain le germe de ce qu’il fut dans les œuvres de son premier maître de Valence, Francisco Ribalta (1 560-1628). Poursuivant une voie identique à celle de Juan de Joanès, mais cependant moins esclave que lui des données raphaélesques, Ribalta ne fait pas pressentir, en sa touche souvent molle et son modelé ordinairement rond, les emportements furieux de son élève; ce sont des pages de caractère assez fade et de facture assez faible que le Christ défunt et le Saint François d’ Assise, du Prado; s’ils annoncent quelqu’un, c’est beaucoup plus Murillo que Ribera. L’étude du Corrège, que Ribera, étant à Rome, s’en alla pratiquer à Parme, eut plus d’action sur lui ; elle balança même un instant l’influence du Caravage. Nous devons à cette étude l’Échelle de Jacob, du musée de Madrid (n° 982); l’Adoration des bergers, du musée du Louvre; la Communion des Apôtres, du couvent San Martino, à Naples, et quelques tableaux que l’on voit à Gênes dans divers palais. On a dit que la période que distingue cette manière initiale fut courte et vite abandonnée. Il serait

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