CHAPITRE VI
à supposer néanmoins que Ribera y revint quelquefois, plus tard; et ce qui le prouve, c’est précisément l’Adoration des Bergers, du Louvre, datée très distinctement de i65o. Or, Ribera, qui mourut en 1 656, avait alors soixante-deux ans, c'est-à-dire qu’il était en pleine et définitive possession de son talent et de sa renommée.
Mais cette manière, plus douce et plus calme, convenait peu au tempérament du fougueux « Espagnolet ». Elle nous a donné quelques toiles estimables, admirables parfois, et presque toutes intéressantes; la plus précieuse, celle où Ribera, avec les procédés du Corrège, a su rester absolument original, est sans aucun doute l’Échelle de Jacob. Le Combat de deux femmes, du musée de Madrid (n° 988), se rapproche plutôt des œuvres de l’école romaine ; les types sont romains ; ils sont exceptionnels dans l’œuvre de Ribera. Quant à ses Conceptions, — et il en est une assez curieuse, sinon très remarquable, au Prado (n° 984), — elles rappellent, en certains côtés, son premier maître, Francisco Ribalta, particulièrement dans la pose et la physionomie de la Vierge, qui font pressentir Murillo. Il nous semble évident, en effet, que Murillo s’en est fort souvenu. Dans tout cela, le modelé est moins emporté, la lumière plus caressante; point de mouvements heurtés; la paix règne, 'et il n’y a pas jusqu’au Combat de femmes, que nous citions tout à l’heure, qui ne soit d’une harmonie tranquille et pondérée, bien d’accord avec les principes. La Sainte Trinité (n° 990}, avec son grand Christ, les bras étendus, soutenu par Dieu le Père et entouré d’anges, d’un sentiment religieux assez semblable à celui du Christ mort du Greco, n’a rien non plus du réalisme fougueux du véritable et grand Ribera.
Ribera retourna bientôt à ses anciennes amours, au Caravage, qui l’avait tout d’abord ébloui ; et, fortifié par l’intimité de ces deux maîtres si contraires qui lui avaient appris chacun quelque chose, il s’élança armé de toutes pièces dans la carrière. On peut dire qu’il est l’incarnation vivante du caractère espagnol poussé au paroxysme. Il en eut toute la rudesse et toute la splendeur. Il n’en a ignoré qu’un côté, le côté mystique, que Moralès et Zurbaran ont si bien traduit. Mais la brutalité, la férocité, toute cette vaste épopée du sang où la sauvagerie
L’ART ESPAGNOL
devient héroïque et où l’héroïsme est sauvage, la matérialité bestiale et aveugle des sens jamais repus, la joie mauvaise des cruautés étalées, les mâles énergies, tout cela passa de son cœur sur. la toile, impétueusement; sa main traça, palpitante, la forme nourrie dans sa pensée; et les chairs torturées par le fer, les corps saignants et nus cloués sur les croix d’agonie, les anatomies effroyablement belles de réalité, l'expression des douleurs physiques ou des colères satisfaites, dans la sinistre mêlée des victimes et de leurs bourreaux, furent célébrées avec une implacable éloquence par ce pinceau fougueux. Il décora ses suppliciés du nom de martyrs, comme son maître Caravage avait honoré du nom de Vierges et de Christs ses Transtévérines et ses portefaix; il fallait bien suivre le grand précepte et « ennoblir toute chose matérielle par une idée de religion, agréable à Dieu et à la sainte Eglise » ! Mais en songeant peut-être au ciel, il regardait la terre, rien que la terre, ne s’inquiétant point de cet au-delà chimérique qui lui échappait.
Comment expliquer ce dédain absolu de la beauté, ce culte de ce qu’on appellerait aujourd'hui le laid dans la nature, sans choix, sans idéalisation, sans tendresse aucune de la main ou de la pensée, sinon par la tournure particulière de cet esprit fruste, que l’exemple d’un autre encourageait à se révolter contre les séductions étrangères, obéissant à ses instincts, se donnant tout entier, mais plus encore entraîné par ses ardeurs de peintre-virtuose, épris des pâtes grasses et des modelés puissants, où la main sûre, l’œil juste et la brosse experte commandent et sont seuls écoutés?
Et c’est ainsi que Ribera est le peintre par excellence du cc morceau » et le précurseur de nos modernes réalistes. Il charpente, il construit, il maçonne, cherchant avant tout la forme pleine et solide. C’est un bâtisseur presque autant qu’un peintre. Ses personnages semblent taillés dans la pierre, et ils en ont quelquefois aussi la dureté. Ce qu’il voulait, — • l’éclat et la force, — ni les doux visages, ni les corps tendres et jeunes n’eussent pu si bien les lui donner... Et le voilà s’emparant des peaux rudes et crevassées, sillonnées de rides et accidentées comme des sites montagneux, avec les os qui creusent des