CHAPITRE VI
précipices et l’inextricable écheveau des veines qui dessine ses capricieuses arêtes. Les têtes chauves des vieillards et des ermites émaciés, les soldats aux muscles de fer, les visages endoloris des saintes femmes sous leurs cheveux épars, le tentent par-dessus tout. Ses plus vastes et plus célèbres compositions, son admirable Martyre de saint Barthélemy, au Prado (n° 989), et son Saint André, de la Pinacothèque de Munich, si étonnamment mouvementé, deux chefs-d’œuvre, sont bien plutôt des « morceaux » d’exécution, si développés et si complets qu'ils soient, que des tableaux proprement dits. Ne leur demandez ni l’élévation de la pensée, ni l'émotion, ni la sensibilité; elles sont absentes, et jamais Ribera ne s’en est tourmenté. Mais qu’ils sont fiers, ces « morceaux », et quelle magnificence dans cette exécution ! Comme ces chairs truellées ont le relief et la palpitation de la vjie, sous leur écorce grossière ! Le coloris en lui-même n’est rien ; les oppositions violentes d’ombre et de lumière, les noirs profonds et les clairs brillants se heurtent, et c’est cela pourtant qui fait vibrer l’œuvre entière. Certes, tandis que les blancs, en devenant plus assoupis, en jaunissant par l’action du temps, ont gagné, les noirs, eux, ont perdu; ils sont devenus lourds et opaques. Mais l’ensemble, grâce à la prodigieuse patine des siècles, a une gravité qui ajoute encore à l’impression. On ne songe pas à la couleur, d’une sobriété qui n’a cependant ni pauvreté ni maigreur; l’aspect général, la majesté de la facture, le mouvement et la forme, toujours, attirent seuls et saisissent. Ce spadassin, ce peintre-maçon est un mâle. La religion dont il se fait l’interprète est une religion de sauvages ou d’inquisiteurs, ou mieux, ce n’est pas une religion du tout : c’est l’histoire ecclésiastique et biblique racontée dans une Cour des Miracles. N’importe; elle lui sied. Et quel virtuose de la palette ! Dans ses violences, il a des légèretés de pratique inouïes : des barbes, comme celles d’un de ses Saint André peint à mi-corps (n° 959), où l’on passerait les doigts, et des fragments de nu, comme les mains et l’omoplate de Y Ermite en prière (n° 1006), qui sont des merveilles. Personne n’a jamais rendu à ce point la forme, luttant corps à corps avec elle et arrivant à en donner presque l’illusion aux regards surpris, sinon charmés. Non, il
DO
L’ART ESPAGNOL
faut bien le dire, Ribera n’est pas un charmeur. 11 s'empare de vive force des esprits, en vainqueur; il ne les séduit point. 11 viole l'admiration, et, bon gré mal gré, l’admiration subjuguée se rend à merci.
La comparaison serait facile entre lui et cet autre amoureux des effets d'ombre et de lumière, Rembrandt. De tous les deux on pourrait dire que « c’est avec la nuit qu’ils ont fait du jour ». Mais que de différences dans ces analogies ! Est-ce bien de la vraie lumière, celle dont Ribera éclaire ses personnages pour les faire en quelque sorte surgir de la toile? Ou bien n'est-ce pas plutôt une lumière factice, quelque chose de clair, qui n’éclate que par l’opposition des noirs qui l’entourent? Le « plein air », dont on est si soucieux en notre temps, inquiétait peu Ribera; que l’effet cherché fût obtenu, cela lui suffisait ; son « éclairage » était un éclairage factice d’atelier, disposé de parti pris, sans aucune préoccupation de vraisemblance et de logique. De là une certaine crudité dans ses toiles, quand ne domine pas exclusivement la note sombre outrée, comme dans le Martyre de saint Barthélemy, qui fait partie du musée de Berlin (collection Suermondt).
Ce procédé d’effets par oppositions était celui de Rembrandt; mais avec quelle souplesse Rembrandt savait en user, illuminant profondément les ombres, impénétrables chez Ribera, enveloppant les objets et les baignant d’atmosphère, avec des délicatesses de nuances et d’infinies dégradations de tons. Toute la science du clair-obscur est là, et elle est le secret de ce grand magicien, qui, au besoin, savait se passer de dessin et de couleur. Ribera, au contraire, ne fait rien que par le dessin ; ses contours se suivent, s’indiquent nettement, avec précision et quelquefois avec sécheresse. Quant à sa couleur, je l’ai dit, ce n’est pas elle qui compte le plus dans son talent, non que sa palette fût veuve de tons bruyants, mais parce qu'il ne posséda point cet art exquis des « valeurs » savamment et judicieusement employées, dans leurs relations, et sachant conserver aux choses, même dans l’ombre, leur essence propre.
On a décoré, fort à la légère, du nom de coloristes bien des peintres espagnols qui ne le furent guère. La plupart le furent à la manière