‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 56 sur 122 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Zurbaran.

ous avons signalé la part d’influence du Caravage sur YEspagnolet, — influence avant tout morale, laissant à chacun ses procédés et son métier. Identité dans l’audace des sujets traités; dissemblance dans le « faire ». Ribera procède toujours par empâtements : le Caravage rarement ; la palette du premier a des chaleurs de colorations, des bruns et des bitumes presque inconnus au second. On dirait des mets de même nature avec une façon de les préparer distincte, très individuelle.

Tout différent fut le pouvoir du même Caravage sur le talent de Zurbaran; ce pouvoir, il ne s’exerça guère que matériellement, — sur la main, non sur l’esprit. Du jour où Zurbaran, qui avait commencé par étudier à Séville avec Juan de las Roëlas, connut le Caravage par quelques-unes de ses œuvres, sa manière se modifia ; il lui emprunta ces belles coulées de pâte, grasses et lisses à la fois, cette science des demi-teintes et ce clair-obscur qui, sans avoir la magie du clairobscur de Rembrandt, plonge ses personnages dans une mystérieuse et aérienne atmosphère, profonde et limpide.

Le Prado ne montre de Zurbaran que quelques toiles de valeur secondaire, parmi lesquelles la série des Dix Travaux d’ Hercule que l’artiste fit, sur l’ordre du roi Philippe IV, pour décorer le Saloncete du Buen-Retiro. La mythologie n’avait rien qui pût l’inspirer et elle ne lui inspira en effet rien que de très médiocre. On dirait que chaque fois — et ces fois-là sont clairsemées — qu’un peintre espagnol est tenté de sortir du genre où l’école tout entière semblait vouée, la tentative avorte par suite d’une impérieuse fatalité. Le cilice qui enveloppe les cœurs est comme une tunique de Nessus quon ne peut plus enlever. Les consciences tremblantes, les mœurs lentement et longuement for-

gées, pour ainsi dire, au feu de l'enfer préparé par le feu des bûchers, la domination et l’autorité sacro-saintes du prêtre, tout cela, nous l’avons vu, avait mis une ineffaçable empreinte sur les intelligences, arrêté les rêves de l'imagination et fixé aux seules réalités, poignantes ou froidement positives, le travail de la pensée. Les esprits les plus larges, les plus élevés, acceptaient ce joug sans même s’apercevoir du poids dont il pesait sur eux. Velâzquez lui-même, quand il abordera le chapitre du songe, quand il voudra à son tour faire une incursion rapide dans les sentiers fleuris des mythes païens, s’y trouvera dépaysé et en reviendra chargé d’un maigre butin. Ni la mythologie, ni aussi la nature belle et silencieuse, ni même l'histoire glorieuse de la nation, ses hauts faits, ses exploits, ni ses douleurs, ni ses bravoures, n’ont d’écho nulle part, sauf en quelques occasions tout à fait extraordinaires. A peine quelques fresques anciennes, dans la chapelle mozarabe de la cathédrale de Tolède, à l’Escorial, à Séville, célèbrent les luttes épiques de l’Espagne contre les Maures, et ses victoires et ses conquêtes; c’est peu, — hélas! presque rien; — le reste est dû en majeure partie à des étrangers b

Comment se fait-il que ce passé orgueilleux, qui avait vu la fortune du Cid, — ce passé qui était alors, en partie, le présent, — pût laisser à ce point les artistes insensibles et leurs pinceaux inactifs? Pourquoi nous faut-il attendre jusqu’au seuil de l’époque contemporaine pour rencontrer un peintre, bien incomplet pourtant, qui jette un regard sur la vie du peuple, sur ses plaisirs, sur sa physionomie caractéristique, — Goya? La Flandre avait peint ses hommes et ses choses, à elle, les grands et les petits; l'Italie avait entrevu et raconté les dieux

i. Citons entre autres le Débarquement des Anglais à Cadix en 1625, au Prado, par Caxès ou Caxesi (1577-1642), Italien appelé à la cour d’Espagne comme tant d’autres à cette e'poque, — Carducho, Nardi, etc.

Velâzquez prit part au concours ouvert par Philippe IV entre Carducho, Caxès, Nardi et lui, pour l’exécution d’un tableau célébrant YExpulsion des Maures, et il obtint le prix. Ce tableau, qui fut placé à l’Alcazar, n’existe plus; il n’avait rien de remarquable, dit-on; Velâzquez était du reste à l’aurore de son talent. Bonne ou mauvaise, cette œuvre ne détruit en rien notre thèse; l’exemple de Velâzquez, peignant le paysage, les intérieurs, les types populaires, etc., ne saurait non plus l’affaiblir. Le génie ose tout, s'affranchit de toute règle, et tout lui est permis. Velâzquez est — relativement, car même la plupart de ses tableaux de genre et d’histoire sont des portraits — une héroïque exception dans l’art espagnol; et nous dirons plus loin quelles causes toutes spéciales y ont contribué.

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