CHAPITRE VII
et les héros; toutes, deux, et avec elles la Hollande, l’Allemagne, la France, ont exercé leurs facultés d’invention et d'observation sur des champs vastes et variés, où la légende, l'histoire, le paysage, le genre avaient une part à peu près égale; et il y avait à la fois dans tout cela des sourires et des larmes, de la vérité et de la fantaisie, un peu du ciel et un peu de la terre. Rien de ce qui était humain ne semblait indifférent à ces peuples artistes, qui chantaient leurs croyances et leurs illusions, leur foi et leur amour, et élevaient un trône à la Beauté avec le même enthousiasme qu’ils mettaient à en élever un à la Divinité.
Mais l’art espagnol ne crut pas bon d’ouvrir les bras à ces cultes divers, et c’est ce qui le fait irrémédiablement sombre et mélancolique. On y passe comme dans les couloirs solennels d’un couvent, ému et tremblant, avec respect, sans hausser la voix. Dans ses jardins, il n’y a pas de fleurs; dans son ciel, il n’y a pas d’oiseaux; à son foyer, la Femme n’est point assise.... Oui, à cet art viril, religieux, grave, quelqu’un manque : la Femme. Et, en même temps qu'elle, les chansons du Printemps, la fièvre de la Jeunesse, l'ardeur troublante de l’Amour sont absentes pour jamais. C’est un cœur purifié, sanctifié, sans faiblesse et sans flamme, et dont on a arrêté les battements en l’élevant à Dieu.
Plus que tout autre, à côté et au-dessus même de Moralès et du Greco, Zurbaran a été la parfaite incarnation du mysticisme artistique qui caractérise V « école espagnole ». On a pu dire de lui avec une apparence de raison que, pour peindre ses moines, il se fît moine luimême et que, s’il arriva à rendre avec tant de justesse l’impression des cellules glaciales vouées à la prière et aux macérations, c'est qu’il s’y enferma volontairement pour les mieux connaître. 11 fallait être, en effet, profondément croyant pour donner un tel caractère de foi, de dévotion et de naïveté à ces grandes figures de moines (les plus belles sont à l'Académie de San Fernando), dont les robes de bure, aux plis cassés et rigides, évoquent vaguement, dans leur majesté morne, une existence d’abnégations muettes et d’espoirs enfouis. Il y a, dans la mise en scène de certains sujets, tels que la Vision de
Pierre Xolasque et Y Apparition de saint Pierre, au Prado, qui ne comptent point parmi les meilleurs, et le Saint Célestin visité par un ange, du musée de Dresde, qui est superbe, un je ne sais quoi d’étrange et de pénétrant qu'on ne retrouve chez aucun, — quelque chose de sinistre et de charmant tout ensemble, d’un sentiment intense, captivant, irrésistible. Cela est tout plein de paix et de résignation, et comme le reflet d'une grande souffrance acceptée qui serait devenue une sorte de jouissance par la promesse de la béatitude. Aux cruelles horreurs de Ribera, aux navrantes inquiétudes de Morales, a succédé un calme peut-être encore plus horrible et plus inquiétant; — et maintenant moins que jamais la cellule est en communication avec le reste de la terre ; tout ce qui rappelle le monde profane s’évanouit... Dieu seul habite ces âmes, en quelque sorte dégagées de leur enveloppe mortelle; et, sous la robe du religieux, la forme du corps apparaît seule, à peine, comme une fiction.
Mais cette robe, ce fut le triomphe du peintre-exécutant. Personne n’a su, avant ou après Zurbaran, froisser comme lui les étoffes monastiques jetées sur les membres grêles des cénobites et des saints ; personne ne les a peintes avec plus de science, d'une brosse plus souple, plus légère, donnant la sensation exacte de la chose. Et dans leur désordre, et dans leur arrangement naturel, il en a su exprimer l’éloquence particulière, sévère et triste comme la vie solitaire dont elles sont la symbolique livrée. Zurbaran fut un coloriste, dans une gamme uniforme de tons neutres et blancs ; il a eu des finesses de valeurs et de lumière qui manquent à plus d’un de ses rivaux, à Ribera notamment. Et c’est à tort, selon moi, qu'on a parlé de la « brutalité de son pinceau ». Ce pinceau fut énergique et ferme, mais il ne fut point brutal et intempérant, comme parfois celui du Caravage et souvent celui de Ribera. Ce qui distingue surtout Zurbaran, c’est la coloration généralement grise de ses compositions, relevée volontiers de tonalités jaunâtres presque toujours harmonieuses ; c’est l’air qui circule dans ses toiles, où les oppositions d’ombres et de clairs ne sont point forcées, et d’où se dégage par cela même une impression vive de nature; c’est aussi la noblesse du style, l’ampleur du dessin,
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l'exécution large, non sans sécheresse de temps en temps, et la grâce, l’intimité, 1 ingénuité candide de ses têtes d’anges, de vierges ou d’enfants.
Ceux de ses tableaux qui font le mieux apprécier ces qualités réunies de force et de sensibilité sont les quatre grands sujets religieux qui se voient à Séville, dans la galerie du duc de Montpensier, au palais San Telmo : la Circoncision, l’Adoration des Mages, l’Annonciation et l’Adoration des Bergers, la moins bonne des trois. Le sentiment exquis des figures dans /’ Annonciation, l'adorable candeur de la Vierge dans l’Adoration des Mages, la gentille crânerie du jeune page que l'artiste a fièrement campé au premier plan, dans la Circoncision, tout cela est d’une incomparable et suprême poésie. Quant au Saint François d’Assise, de Cadix, — où l’on voit également des figures de moines, inférieures à celles de l'Académie de San Fernando de Madrid, — l’œuvre est conçue dans la même note saisissante et naïve. Le saint est représenté à genoux, les yeux tournés vers le ciel qui vient de s'entr’ouvrir, laissant apparaître le Christ et la Vierge; à ses pieds, le sol, autour de lui, est jonché de roses. Certes, ce n’est pas un brutal, un tempérament commun, une âme vulgaire qui a traduit sur la toile cette vision curieuse avec une tendresse aussi délicatement expressive, sans qu'il y ait dans cette tendresse rien de mièvre, de féminin ou de maniéré. Tendresse qui n'a rien de la terre, et vient toute du ciel, - — d’un ciel entrevu dans les adorations du cloître. Plus terrestre, très féminine surtout, sera plus tard celle de Murillo, mais moins réellement religieuse, et, étant plus banale, elle n’aura point la même grandeur.
Ici , à la hauteur de la conception s’ajoute aussi l’attrait d’un coloris harmonieux et d’un ensemble plein de distinction. Zurbaran pèche quelquefois, exceptionnellement, sous ce dernier rapport ; il lui arrive de tomber en des vulgarités sans caresse pour les yeux, ou monotones dans leur parti pris d’harmonie tranquille. Il ne s’en est point gardé dans un tableau qui passe pour un de ses chefs-d’œuvre, le Repas des moines, du musée de Séville. Ce repas n’est qu'un prétexte à réunir, autour d’une table, un groupe de figures, qui sont