‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 58 sur 122 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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des portraits. L’ensemble est d’une tonalité sèche et dure, rien moins qu’agréable. On dirait, tant le défaut est saillant, que la main maladroite des restaurateurs a passé par là, frottant, raclant, nettoyant, enlevant les glacis, pour ne laisser que les « dessous » du tableau, dans leur primitive nudité d’ébauche, ou tout au moins d’œuvre inachevée.

Le musée de Séville a mieux que cela; il a le Triomphe de saint Thomas d’Aquin, que Zurbaran peignit pour le collège jadis consacré à l’auteur de la Somme, et un épisode de la vie de Saint Bruno, l’entrevue du saint avec le pape, si je ne me trompe ; car il faut souvent deviner le titre des tableaux, dans cette collection où les catalogues sont rares. Le Saint Thomas d’Aquin est de dimensions et d’importance extraordinaires, avec ses personnages dans le ciel et ses personnages sur la terre : en haut, le Christ, la Vierge, les apôtres ; en bas, des moines, des évêques, des chevaliers, et, à leur tête, Charles-Quint lui-même, superbe et recueilli. Le tableau a noirci; les groupes découpent en ombres fortes, sur le fond clair du ciel, leurs silhouettes nerveuses et de grand style; l’ensemble est d’un très bel aspect. Le Saint Bruno, dans sa simplicité hautaine, l’emporte encore sur cette composition compliquée. Point d'action, point de mouvement, dans ce grave duo du saint et du pontife, attablés tous deux, graves, et causant; les silhouettes, ici aussi, se détachent en vigueur sur le fond lumineux; une tapisserie, derrière elles, s’entr’ouvre, laissant apercevoir au loin une vue de ville ensoleillée. C’est peu de chose, et la majesté de la scène emplit l’âme de trouble. Ces pages-là, admirables et effrayantes, et le Saint François, de Cadix, et le Saint Célestin, de Dresde, et l’incomparable et sinistre Enterrement d’un évêque, du Louvre, ont la beauté des choses vécues, peu importe la somme d’imagination et de rêve qui s’y mêle. Elles sont à la fois d’un tempérament d’artiste et d’une volonté de penseur. A côté du brosseur correct, j’y vois, éloquent, inspiré, le chantre grave d’une époque lugubre, le poète ému d’une poésie fascinatrice et attirante, éclose comme une fleur du mal dans l'hystérie des délires pieux. Tout

un monde se réveille à mes yeux, monde funeste et magnifique, peuplé

L’ART ESPAGNOL

de réalités qui semblent des chimères, d'êtres humains qui semblent des fantômes. Dans cette vie mystérieuse et impassible, on sent l'ombre de la mort qui plane ; et parfois une pensée vous hante : on dirait que ces cortèges blêmes de moines soudain vont s’agiter et, répondant à je ne sais quel invisible appel, exécuter une furibonde danse macabre sous l'œil profond de la Nuit!

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