CHAPITRE VIII
Velâzquez.
vec Velâzquez, tout ce qu'on a pu échafauder de théories s’écroule brusquement. Il déjoue tous les calculs, contrarie toutes les classifications, impose silence à toutes les règles. Aucun des deux principaux signes caractéristiques que nous avons reconnus chez la plupart des peintres espagnols ne lui est applicable, et nul pourtant ne personnifie mieux leur art et ses tendances. Ce n’est pas un « italianisant », et ce n’est pas un mystique. Comme tous, il est allé en Italie ; mais il y est allé quand il avait déjà pris possession de lui-même, et il eut assez de raison et d’énergie pour que ce qu’il y vit et ce qu’il y apprit ne servît point à détruire son individualité. Peintre de sujets religieux, il le fut, comme tous les autres, aussi, mais exceptionnellement, à contre-cœur, sans enthousiasme et sans conviction. La nature, la nature seule séduit ses regards et guide sa main ; il ne la rend ni plus belle qu’elle est, ni plus laide, ni plus terrible; froidement, honnêtement, il la contemple, et c'est ainsi qu’il l’interprète, sans autre souci. La forme avant tout l’attire; il est peintre d’instinct; il a le sens des belles exécutions, des pâtes grasses, des harmonies plutôt que des fanfares de la palette. Ce n’est pas le penseur ascétique que nous donne Zurbaran; ce n’est pas le virtuose un peu charlatan que nous trouvons en Ribera ; il ne cherche, lui, ni à émouvoir, ni à étonner. Il est trop sincère, il a l’esprit trop droit et l’œil trop pénétrant pour vouloir autre chose que faire ce qu'il voit, le plus nettement possible, en y appliquant sa prodigieuse habileté d’ouvrier et sa grande âme d’artiste. Et cette âme est en quelque sorte une âme païenne... Païenne, en pleine Espagne pieuse, dévote et inquisitoriale? Païenne, elle qui a eu pour guide en son essor le grave Pachéco, l’auteur
même de l’Arte de la pintura, ce manuel de la religion des peintres et des peintres de la religion? Quel vent profane a donc soufflé? Par quel secret destin ce miracle a-t-il pu s’opérer?
Mais à quoi nous serviraient les suppositions ? A quoi bon tenter l’explication du génie ? Son essence n’est-il pas de dérouter toutes les explications? Toujours quelque hasard béni, quelque rencontre fortuite arrive à point pour indiquer la voie qu'il doit suivre et contribuer peut-être à sa glorieuse éclosion. Ainsi, Rubens se trouva un jour sur la route de Velâzquez encore hésitant, cherchant sans doute; et, dès ce jour-là, Velâzquez, ébloui, marcha sans plus d'hésitation ; sa main avait frémi dans la main du maître flamand, et ce contact avait fait passer dans ses veines un feu qui ne s’éteignit pas, et plus d'une de ses œuvres en a gardé la trace. Mais cela ne retranche rien de sa personnalité. Loin de nous la pensée qu’elle en soit amoindrie. Bien au contraire. Cette trace heureuse, nous nous bornerons à la constater quand nous croirons la découvrir, et elle sera pour nous un sujet de joie chaque fois qu’elle indiquera une bienfaisante action sur de si hautes destinées.
Velâzquez 1 est tout entier chez lui à Madrid; il y est sous toutes ses formes, et complètement. Jusqu'à quel point l’enseignement de ses maîtres, Herrera le Vieux (i 576- 1 656) et Francisco Pachéco (1571-1654), agit-il sur lui ? C'est ce qu’il serait assez difficile de déterminer, tant il leur fut dissemblable. Ni la fougue et l'emportement que l’on se plaît à reconnaître dans la peinture du premier, ni la froide correction du second n’ont laissé d’une façon bien marquante leur empreinte sur lui. Peut-être l'entraînement de l’un et la retenue de l’autre lui furent-ils à la fois profitables dans la marche de ses premières études. Cette « balance » a séduit les historiens, qui s’en sont emparés aussitôt, en l’exagérant. Les « bâtons brûlés » servant à Herrera pour esquisser ses tableaux, les « brosses d’une longueur et d’un volume jusqu’alors sans exemple », avec lesquelles, dit-on, il peignait, ont quelque chose d'effrayant qui leur a plu; ils se sont bien gardés de se demander en quoi dessiner avec du fusain et peindre avec des pinceaux un peu plus