CHAPITRE VIII
Tristan (1586-1640) et de Ribera. Les Buveurs ( los Bedores ou los Borrachos, — n° io58), du musée de Madrid, et la Nativité, de la National Gallery de Londres, sont tout pleins du souvenir de VEspagnolet ; ce qu’il y avait en celui-ci de santé exubérante et indomptée allait bien à la nature du jeune artiste assoiffé de mâles sensations. Ses « buveurs » sont de solides gaillards, des paysans de l’Estramadure ou de la Manche, crevant de santé, ivres de vin et de plaisir; le soleil a calciné leur peau tannée; le Valdepenas a allumé leur prunelle. Ils sont cousins germains des héros de Ribera, mais par la virilité seulement, non par la cruauté; ces bourreaux-ci, d’écorce rude et d’âme tendre, ne firent jamais couler que sang de futaille, percée joyeusement. Sur la grande masse débraillée des vêtements sombres et des visages hâlés, se détache en blancheur nacrée le corps rosé d’un imberbe, faux Bacchus couronné de pampres, roi de la guindaille, aussi gueux que ses supposés sujets et n’ayant rien d’un dieu; et ses chairs de jouvenceau, non encore mordues par les ardeurs estivales, jettent un rayonnement dans cette fête à l’ombre, retiennent la lumière, caressées par elle, douces et frémissantes. C’est l’effet d’opposition cher au peintre emporté des Martyres, avec ses éclats vifs criant dans la matière boueuse qui l’environne, avec ses rugosités de brosse et ses fonds enfumés. Mais déjà quelque chose de plus, quelque chose de mieux se remarque; la peau blanche du Bacchus a, sur sa pulpe délicate, des frissons que les chairs coriaces des saints de Ribera ont rarement connus; il y a là une sensibilité d’œil qui se révèle en finesses naissantes et qui bientôt, tout à fait, va s’épanouir.
Au moment où il peignit ses Borrachos , Velâzquez entrait, en effet, en possession définitive de lui-même; son talent s’affirmait, solide et triomphant. Et justement alors, le hasard voulut que Rubens, envoyé à la cour de Philippe IV, vint, ni trop tôt ni trop tard, achever ce qui restait à faire, et ce qui peut-être sans lui n’eût jamais été fait, ffasard étrange, qui allait créer, du travail de ces trois individualités éprises de la forme, — le Valencien Ribera, le Flamand Rubens et le Sévillan Velâzquez, — une individualité unique, participant de chacune des deux autres, ayant des traits semblables et
L’ART ESPAGNOL
pourtant très différents! Le Valencien avait commencé; le Flamand devait finir, substituant à l’impression première, où dominait surtout l'accent de la force, une impression nouvelle que traduisaient une vision plus harmonieuse, une touche plus légère, un sentiment plus délicat.
Velâzquez, établi depuis six ans déjà à Madrid, favori de Philippe IV, choyé de toute la cour, avait vingt-neuf ans. Rubens le décide à s’en aller en Italie faire le stage que faisaient tous les autres, mais trop tôt, avant d’ètre capables d’en tirer un profit réel, trop faibles encore pour empêcher le naufrage de leur sincérité dans cette mer resplendissante et insatiable, creusée de gouffres sans fond. C’est là qu’il peint la Forge de Vulcain. (N° io5g.) Nous ne sachions pas de preuve plus concluante du danger que peuvent avoir pour les peintres ces cohabitations prolongées avec les chefs-d’œuvre de Part italien. Et puis, quelle inutilité ! Voici, d’une part, Velâzquez, parvenu presque à la maturité du talent, subjugué malgré lui par les principes de cet art nouveau pour lui ec si opposé à son tempérament, essayant d’évoquer de l’Olympe antique une manière d’Apollon qui ait, non pas son style à lui, mais « du style », et tombant en plein, lui, déjà le Velâzquez puissant et original des Borrachos , dans la banalité ! Et le voici, d’autre part, insensible à la noblesse de ce style qui est devenu depuis le style classique par excellence, et restant vulgaire, populacier, au sein même du séjour des dieux ! Velâzquez n’avait point, là-bas, en Italie, sa fenêtre ouverte sur ses réalités préférées; tout ce dont ses yeux et son esprit savaient pénétrer le sens intime, tout ce qu’il était accoutumé de voir et de sentir, était loin de lui; des modèles d’atelier ne pouvaient lui en donner que l’image affaiblie, qu’il s’efforçait de ressaisir par le souvenir; mais la vie factice que lui prêtait la « pose » de mercenaires complaisants, exacts, attentifs, bons à tout faire, n’était point la vie vraie, celle qu’il affectionnait. Ses Forgerons, comme aussi les personnages semblables du Manteau de Jacob qui est à l’Escorial et qu’il rapporta avec eux, sont de belles études académiques, d’un travail savant, rien de plus. Cela manque de foi et de conviction; l'enthousiasme n’y est pas; la pensée