‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 64 sur 122 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

leur temps avec un éclat sans pareil, la personnalité de Velâzquez n’en reste pas moins entière, tout d’une pièce, souverainement saine et pure. Il n’y a pas de peintre qui soit si coloriste avec tant de simplicité et, le dirais-je, avec si peu de couleurs. L’harmonie de Velâzquez est étrangement sobre et distinguée, presque toujours composée de gammes sourdes, assoupies, très grises et très blondes. Ce que les Italiens et les Flamands obtiennent par l’opulence, il l’obtient, lui, par la gravité; aucun étalage de richesse, aucun faste; il est honnête, — sans être pauvre. L’honnêteté fait le fond même de son art, qui s’ofFre comme il est, chevaleresque, sans détour, sans escamotages, poitrine découverte et visière levée. La tache noire d’un personnage, - — - Pablillos de Valadolid, bouffon de Philippe IV (n° 1092),

— posée sur un fond gris, où tranche seulement le blanc d’une collerette, lui suffit : et l’effet ainsi obtenu est énorme. Quand il se trompe, il se reprend et il ne s’en cache point ; ses « repentirs » sont curieux : les jambes de Don Juan d’Autriche, « l’homme de plaisir » de Philippe IV, l’homme à la lance (n° 1093); les accessoires de V Idiot de Coria (n° 1099), et les pattes de plus d’un de ses chevaux,

— ces gros chevaux andalous, épais et boursouflés, — ont été redessinés et repeints, sans que la trace de ce qui existait avant fût effacée. Et, dans tout cela, une sûreté de main prodigieuse, — la sûreté d’une main savante guidée par une volonté de fer.

Velâzquez est, par excellence, le manieur de la brosse et de la palette, l’homme du métier mieux que l’homme de l’imagination. Son exécution est ce que l’on appelle, en argot d’atelier, « amusante »; chaque coup de pinceau apparaît ; on suit pas à pas le travail ; rien n'échappe, car rien n’est dissimulé. Et ainsi, en quelque sorte, on assiste à la genèse de l’oeuvre. Sa franchise vous séduit, son élan vous emporte; il semble que l’on soit enlevé par le même coup d’aile. Plus honnête encore que celle de Rubens, la facture de Velâzquez est tout aussi mouvementée; et, sous ce rapport, elle se rapproche beaucoup de celle de Frans Hais; elle en a l’animation, avec plus de distinction. La différence des moeurs sépare le peintre du Nord et le peintre du Midi; ce sont des tempéraments identiques, placés

L’ART ESPAGNOL

dans des milieux opposés. L'un fait des gardes civiques, l’autre des grands seigneurs. Mais gardes civiques et grands seigneurs, se valent.

Celui-là qui a peint les deux portraits du jeune prince Balthazar Carlos et de l’infant Ferdinand, et la Fabrique de tapis, et les Menines, fut vraiment un maître ouvrier et un maître virtuose, le plus étonnant peut-être qui jamais existât. Quelle incomparable dextérité à exprimer par le pinceau, conduit et manié d'une certaine façon que l’on voit et que l’on sent, l'essence même des choses, le tissu des étoffes, le velouté des chairs, le poil soyeux des animaux, — comme, par exemple, l'incomparable chien roux de l’infant Ferdinand ! Quel mélodieux mariage de tons, dans le « Balthazar Carlos » à cheval, entre la fraîcheur tendre du visage de l'enfant, les verts foncés de sa tunique et les roses un peu passés de l’écharpe croisée sur la poitrine! La palette de Velâzquez ne se risque guère à de plus grandes audaces de coloris, mais ces audaces sont adorables. Telle est également la belle gamme de roses et de bleus salis de 1’ « homme à la lance », que nous avons notée tout à l'heure ; ce sont presque les gris-roses et les gris-bleus, si modernes dans leur raffinement, familiers au moderniste Alfred Stevens; ils en ont jusque la troublante et maladive recherche. Ainsi, par l'un de ces points, il existe, entre certains de nos peintres contemporains et le maître espagnol, une singulière affinité. Velâzquez n’a point le secret des grandes harmonies, qui parlent haut et fort, comme chez les Flamands et les Italiens. Quand il y aspire, ses délicieuses finesses disparaissent, et sa voix sonne faux; son Dieu Mars (n° 1102) et son Couronnement de la Vierge (n° 1 o5 6) , nourris de violets et de bleus qui jurent, le prouvent à l’évidence. Ce n'est pas toujours la couleur qui fait le coloriste; on peut l’être comme Velâzquez, avec quelques valeurs employées à propos, dans leurs relations justes et leurs rapports exacts ; et alors l’œuvre, ainsi composée, chante et rayonne dans une lumière qui n’est peut-être pas celle de la nature littéralement, mais qui n’en a pas moins toutes les apparences.

Et quels miracles de talent n’opère-t-il pas ! Que de choses ne réussit-il pas à faire accepter, et qui sont admirables chez lui, et qui

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