‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 70 sur 122 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Fernand d’Autriche (n° 1075), sans avoir abdiqué leur dignité souveraine, se sont à coup sûr humanisés. Mais c’est dans les Ménines, surtout, que l'artiste a exprimé l’intimité d’une façon saisissante, enveloppant ses modèles d’une atmosphère éteinte et grise d’intérieur domestique, les plaçant dans leur milieu de douce quiétude, sans étalage, sans pose, souriants et charmés. Plus de mise en scène apprêtée ou conventionnelle; c’est l’atelier du peintre lui-même, un atelier noyé dans une pénombre où, seuls, les clairs se détachent franchement; ou plutôt, c’est une chambre vaste, du genre de celles où les artistes d’alors ne dédaignaient pas de travailler, pensant avec raison que l’éclairage naturel d’un appartement vaut mieux que l’éclairage factice et dur de ces sortes de greniers sans mystère, ouverts tout larges sous le ciel, qu’affectionnent si inconsidérément les artistes d’aujourd’hui. La petite infante Marie-Marguerite est là, entourée de ses Ménines, c’est-à-dire de ses filles d’honneur; le roi et la reine sont présents, visibles dans un miroir suspendu à la muraille, tout au fond; puis, Velâzquez en personne, les pinceaux à la main, Y aposentador de la reine, d’autres personnages de service, des nains et, au premier plan, le chien favori de la jeune princesse. Et celle-ci, étonnée et ravie, dans cette réunion de personnes chères ou familières, si différente de ce qu’ordonnent qu’elle soit les rigueurs excessives de l’étiquette espagnole, a la gaucherie exquise de l’enfance. Car Velâzquez, si excellent dans la peinture des choses énergiques, n’eut guère de rival dans la peinture des choses délicates. Ce poète des soldats fut aussi l’un des plus charmants poètes des enfants; tant il est vrai que beaucoup de grâce peut s’allier à beaucoup de force. Rien n’est plus délicfeux dans ce genre que son grand tableau de famille que possède le Belvédère de Vienne, et où il est représenté entouré de sa femme dona Juana, de ses enfants et d’autres personnes de son intimité. Il s’est livré là, sans contrainte, peignant pour lui-même, dans la fougue et la liberté de son pinceau, une oeuvre aimée, toute pleine d’affection, de charme et de sensibilité, caressant avec tendresse les visages de ses enfants roses, aux yeux noirs grands ouverts, étonnés et ravis, et mettant là toute son affection de père et tout son génie d’artiste. C’est aussi

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ravissant d'aspect, aussi gracieux d’expression et plus ferme de peinture que le plus beau Van Dyck ; c’est souple et délibéré comme un Frans Hais, avec un coup de brosse qui suit la forme des objets, qui tourne au lieu d'être carré, et indique non moins exactement, d'un trait hardi, les choses secondaires, les détails auxquels il ne faut faire dire que ce qu'ils doivent, éliminant ce qui est inutile, laissant au tout un caractère d’ébauche enlevée de verve, et pourtant complète et achevée.

Et la sensibilité du peintre, cette grande et rare qualité qui fait seule les belles œuvres, émues et distinguées, elle n’est pas uniquement dans l’âme qu'il y a mise partout; elle est aussi et surtout dans la facture, subtile et cherchée, et dans le ton non moins subtil de ces morceaux de choix. Au Prado, le portrait de la petite Infante Marie-Thérèse d’ Autriche (n° 1084), dans les blancs de la robe, dans les rouges violents qui tranchent sur les blancs; au Louvre, la petite Infante Marguerite, dans son adorable symphonie de noirs, de blonds et de roses, ont ce raffinement que certains artistes modernes se sont appliqués à poursuivre, qu'ils n'ont point dépassé, et qui est la marque des profonds coloristes.

Portraitiste des rois, des grands seigneurs et des nobles dames, Velâzquez, honnête et sincère avant tout, n'est pas un portraitiste flatteur. Il dédaigne les arrangements banals et les enjolivements courtisanesques. Avec un tact très fin, il donne à ses figures le sentiment qui leur convient, d’après ce que sont ses modèles et ce que veulent les circonstances, sans cesser d’être fidèle à la réalité, pour laquelle son respect ne se dément jamais. Ses reines fardées et frisées, la lèvre inférieure grosse, tendue en avant; ses rois aristocratiquement efflanqués et maigres, ont la fidélité de documents authentiques irrécusables. Un jour, il s’en va en Italie : c’était son second voyage, entrepris par ordre de Philippe IV; le pape l'appelle et lui ordonne, le prie, — ce qui paraît plus vraisemblable, — de peindre son portrait. Ce pape, c’était Innocent X, le plus laid des papes, au dire de ses contemporains. Et Velâzquez , de cette physionomie vulgaire et grossière, qui eût rebuté peut-être bien d’autres, fait un chef-d’œuvre; il le traduit littéralement, inexorablement; il ne cherche ni à sauver, ni à dissimuler; seulement, son instinct de coloriste

(Musée du Prado, à Madrid.)

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trouve à s'exercer dans l'harmonie curieuse des rouges dont il enveloppe, comme d’un manteau de sang, la laideur magnifique de son héros : et cette laideur, implacablement ressemblante, prend aussitôt un air de suprême majesté; cette fois encore, le peintre fixe la vie, et, sans s'inquiéter de vouloir corriger la nature, qui sait ce qu’elle a fait, il s’élève d'autant plus haut qu’il reste plus vrai h

Ses portraits de nains et de bouffons montrent un respect plus grand encore, si possible, de la réalité. Ici, la difformité s’étale insolemment ; la nature semble hère de ses horreurs. Velâzquez s'attaque* à elles avec joie; il s'agit pour lui d'être exact; s'il embellit, l’œuvre n’aura plus aucune signification ; — et le voilà, d’une main leste, rapide, qui n’hésite ni ne tremble, brossant fièrement ces étranges avortons, délices des cours, Y Idiot de Goria (n° 1099), Y Enfant de Vallecas (n° 1098), le nain El Primo (n° 1095), le nain El Inglès. On dirait qu'il n'a pas voulu s’y attacher; les accessoires, les costumes, les détails sont indiqués à peine; mais ces indications si sommaires donnent la mesure de la sûreté du peintre, de sa dextérité à exprimer la forme et le mouvement. Tout l’intérêt est dans les têtes, plus étudiées, et qu éclaire une flamme de vie extraordinaire.

Jamais on n’a démontré d’une façon plus éclatante, par des œuvres, non par des mots, la vanité du principe qui veut que les choses plastiquement régulières soient seules dignes d’inspirer une œuvre d’art ; jamais on n’a mieux justifié le réalisme, sainement et raisonnablement entendu. Car personne ne fut plus réaliste que Velâzquez, — réaliste comme ne le furent même pas les plus réalistes des Flamands et des Hollandais. De nos jours, on a érigé en doctrine ce qui, de tout temps, a été admis tacitement comme un principe essentiel des arts plastiques; on lui a donné un nom; on a livré pour elle et contre elle bien des batailles... Peines perdues ! Il faudra bien finir par confesser que ce que l’on a cru inventer existait depuis que l’art existe, et que ce que l’on a voulu détruire subsistera toujours. Les équivoques, une à une, disparaissent. Non, le réalisme artistique n’est pas le choix exclusif, la reproduction mathématique, photographique des

1. L’original du portrait d’innocent X fait toujours partie de la collection Doria-Pamfili, à Rome.

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