‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 71 sur 122 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

choses, même laides, basses et vulgaires. Ce réalisme-là est impossible, n’étant pas de l’art. Il n’est pas non plus « la négation de l’idéal », comme le proclamait, croyant être de bonne foi, un de ses apôtres modernes les plus convaincus et les plus célèbres '. L’idéal n’est pas en dehors de l’artiste, il est en lui-même, et tout artiste possède le sien : c’est sa façon à lui de voir la nature et de la rendre, suivant ses sentiments intimes et son tempérament ; aucun ne la voit et ne la rend de la même manière ; si scrupuleux, si désireux qu’il soit de la traduire point par point, littéralement, toujours quelque chose trahit sa main et son esprit. Prétendre que l’on pourrait traduire la nature « comme elle est », quelle absurdité! On la traduit comme on la voit et comme on la sent; elle est ce que la font nos yeux et notre cœur; pour chacun elle est autre, constamment diverse, jamais semblable. Et ainsi, être réaliste, c’est aussi avoir un idéal. Vues, interprétées, les choses en apparence les plus basses acquièrent une grandeur inconnue, les choses les plus laides s’illuminent d’une beauté subite, grâce à ce travail même inconscient d'interprétation, qui les anime d’une vie qui n’est pas la vie que leur a donnée la nature, mais qui est celle que leur donne l’artiste. La photographie, qu’on a essayé de rapprocher du réalisme pour l’expliquer, ne saurait produire ce miracle : la photographie a des yeux, mais point d’âme; c’est une machine, tout simplement.

Velâzquez, serrant de près la nature grotesque et contrefaite, copiant, soulignant ses bizarreries, y a ajouté quelque chose qui a transfiguré ces laideurs : la puissance de sa personnalité; il a suffi qu’elles passassent par ses mains, par son âme, pour qu’elles devinssent belles de la beauté sublime de l’art. Et il en a toujours été ainsi, dans toutes les écoles, chez tous les maîtres. Les plus grands sont ceux qui ont le mieux respecté la réalité. L’art n’est arrivé à son apogée que du jour où il a su donner la sensation de la vie, en quelque sorte ressuscitée, créée par lui une seconde fois ; — il est tombé en décadence le jour où il a tenté de s’éloigner de la réalité pour la faire plus jolie, en l’entourant d’éléments qui devaient éteindre en elle la vie, au lieu de la faire naître.

i. Gustave Courbet, au Congrès artistique d’Anvers en 1862.

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