CHAPITRE X
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noire sur la blancheur des chairs, c’est bien moins un Christ de Velâzquez, imaginé par lui, qu’un Christ d’église espagnole, dans la pose traditionnelle et l’arrangement mystique des bons dieux qui saignent sous la funèbre clarté des cierges. C’est, en somme, une belle académie, une étude de nu traitée largement, d’un modelé extraordinairement sobre et ferme; mais l’émotion n’y est pas; c’est froid; la souffrance corporelle et morale n’a laissé aucune trace sur ce corps sans contractions, attaché mollement au bois du supplice; et qui a été fait sans conviction et sans foi.
Le Couronnement de la Vierge ne sort pas des règles traditionnelles du genre : la Trinité entourant la Mère de Jésus, portée sur des nuées où papillonnent des têtes joufflues de chérubins. Comme coloration, la toile est désagréable; les violets et les bleus des draperies détonnent, sans finesse et sans distinction; ce sont les mêmes bleus et les mêmes violets qui habillent le Dieu Mars (n° 1 102), autre prétexte d’étude académique décorée d’un titre classique. Velâzquez, quand il s’avise de sortir de ses belles harmonies grises, est tout dépaysé; quand il veut « faire de la couleur », sa vision se trouble. Ce n’est pas non plus un vrai tableau religieux, ce Couronnement ; bien plus encore que dans le Christ , le sentiment y fait défaut. Mais quel riche morceau d’exécution ! L’ampleur des draperies, l’accent de vie qu’il y a dans les têtes, le style de la scène, tout révèle une main infatigable, la main de Velâzquez. Prenons cela aussi comme des études scrupuleuses de nature, comme des portraits, tant les types des personnages sont individuels, bien humains, malgré l’expression hautaine très marquée de la Vierge, et nullement divinisés. Dieu le Père et Dieu le Fils sont deux braves Espagnols fort peu persuadés du rôle céleste qu'ils remplissent et tout prêts à quitter leur manteau d'occasion pour leur haut-de-chausses et leur justaucorps1. La Vierge seule paraît d’une naissance moins vulgaire ;' le peintre lui a donné une apparence de dignité et de noblesse mieux en situation. C’est une robuste figure.
1. Deux ou trois autres sujets religieux, le Vêtement de Joseph, l’Adoration des bergers, le Christ chei Emmaüs, etc., dispersés aujourd’hui dans diverses collections particulières, sont franchement représentés comme des scènes familières et populaires. Les autres tableaux du même genre, que Velâzquez peignit dans sa jeunesse, sont, parait-il, détruits. (W. Stirling, Vela^queq et ses œuvres.)
L’ART ESPAGNOL
Et dans les petites têtes d'anges qui soutiennent les nuées, à ses pieds, on reconnaît l'auteur des jolis enfantelets de la cour d’Espagne; ils en ont la grâce et la fraîcheur; ce sont des bijoux de facture souple, légère et précise.
Et toujours, chaque personnage ayant son allure propre, et ayant « de l'allure », l’ensemble est bien vivant. C’est la grande qualité caractéristique du génie de Velâzquez, et l’une des plus précieuses et des plus rares chez un portraitiste; et elle distingue Velâzquez de presque tous, parmi les plus forts et les plus illustres. Quoi qu’on en ait dit ’, il n’approfondit pas beaucoup son modèle; rarement il
exprime l’âme, s’en tenant plutôt au caractère général, à l’aspect extérieur 1 2; mais avec quelle justesse il saisit cet aspect, différent selon la condition et l’esprit du personnage, et spécial à chacun ! Quel tact et quelle intelligence! Et comme on sent bien, de prime abord, à qui l'on a affaire, si c’est à un guerrier ou à un roi, à un
bourgeois ou à un noble, à un artiste ou à un « homme de plaisir »!
On pourrait, à ce propos, rapprocher Velâzquez de quelques autres portraitistes. Rubens, lui aussi, s’en tient à l’aspect extérieur; rarement, pour ne pas dire jamais, il ne nous fait entrevoir quelque chose de l’âme. Mais, tout en étant aussi beau peintre, avec des mérites
divers, il n’est pas aussi fidèle; il n’a point cette éloquence dans l’allure et le mouvement. 11 lui arrive d’être banal ou semblable à lui-même, quelquefois faible et lâché, souvent inégal. Ses portraits, — je parle des bons, des meilleurs, et ils sont nombreux, — ont, eux aussi, une fleur de vie tout à fait extraordinaire; cependant, cette fleur de vie est surtout dans l’exécution, dans le coloris, donnant
1. Dans la biographie de Velaqqueq qu’il a publie'e dans la Galette des Beaux-Arts (années 1879 à 1884', M. Lefort oppose à tort Velâzquez portraitiste, à Rubens peintre d’histoire et d’allégorie, et la conscience de celui-là à l’imagination de celui-ci, confondant ainsi les qualités qui font le coloriste exact et sévère, avec les qualités qui font l’analyste, et, dirais-je le psychologue. C’est de portraitiste à portraitiste qu’il fallait faire la comparaison.
2. Le musée du Prado donne comme étant de Velâzquez un très beau portrait de Vieille Femme n° 1089), d’un sentiment exquis, d’une tristesse navrante, et tout à fait saisissant; c’est la créature déjà presque cadavre, pâle et décharnée, et ayant, dans les yeux voilés, la vision mélancolique du tombeau. Ce serait une exception curieuse dans l’œuvre de Velâzquez, si ce portrait était réellement de lui. Malheureusement, rien n’est moins certain; la facture, plus mince, et la couleur, très noire, ne l’indiquent point. M. de Madrazo doute lui-même, dans son Catalogue, de l’authenticité.