‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 75 sur 122 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

très vivement l’impression de chairs rosées de sang et palpitantes; mais ce n’est pas toujours la vie du modèle. 11 y a du procédé dans son art merveilleusement sûr et facile, et la personnalité du peintre est si forte qu’elle absorbe celle du modèle, et que, si ressemblant que soit ce modèle, le type cher à l’artiste, le type affectionné des héros de Rubens perce malgré tout. Tous ses portraits ont un air de famille, dans les yeux, dans les carnations; ils ont la même santé, le même bien-être, la même insouciance d’esprit, la même quiétude de cœur; ils semblent tous heureux de vivre, non point parce qu’ils le sont réellement peut-être, mais parce que l’artiste, inconsciemment, leur communique à tous son bonheur. Ce sont de fort belles peintures avant d’être de fort beaux portraits.

Van Dyck, également, néglige volontiers de s’identifier avec les gens qui posent devant lui ; il leur prête sa nature élégante et féminine bien plus qu’il ne traduit leur nature à eux; voilà pourquoi ses plus célèbres portraits sont des portraits de femmes et des portraits d’enfants, où il a pu mettre toute sa tendresse, toute sa délicatesse, et des portraits de jeunes gentilshommes, qui devaient naturellement s’accommoder des distinctions de son talent. 11 lui est arrivé pourtant d'ajouter de la force à cette distinction, et, par une finesse de pénétration qui s’accorde bien avec l’exquisité de ses grâces, d’aller plus loin que n’était allé Rubens, de fouiller l’intérieur, de faire jaillir la pensée, lumineuse et troublante, comme par exemple dans ce chefd’œuvre d’expression et de sentiment, le Portrait d’un Musicien (n° 1 328) , que possède le Prado. Et, quand il a voulu étaler ses riches qualités de coloriste, en quelques-unes de ses peintures les plus raffinées (la Duchesse d’Oxford, ici même, n° 1822), il a égalé Rubens; et quand il a pu, dans certains de ses portraits de la Pinacothèque de Munich et des collections d’Angleterre, camper fièrement d'augustes seigneurs en des attitudes altières, tout auréolés de jactance et d’aristocratique gloriole, il a été bien près d’atteindre la grande allure de Velâzquez.

Seulement, ces magnificences de peintre et de physionomiste, qui eurent des relâches chez d’autres, n’abandonnèrent pour ainsi dire en

L’ART ESPAGNOL

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aucun moment Velâzquez; il ne connut guère les heures de fatigue, mères des banalités; son œil sans cesse en éveil,' sa main déliée, sa netteté de dessin et la distinction de ses tons, fermes et nourris dans leur éclat tranquille, éprouvèrent peu les défaillances qui naissent de circonstances, de dispositions ou d'humeurs non prévues, fatales, inévitables. Ne peignant que les hommes qu'il voyait journellement, au milieu desquels il vivait et qu'il avait appris à connaître, il n’avait pas de surprises à craindre. Rubens, promenant sa palette en tous lieux, forcé d’être superficiel, sauf quand l'affection le retenait, Van Dyck, peintre de « plusieurs cours étrangères », peintre-voyageur aussi, n'avaient ni le loisir, ni sans doute le désir de se fixer, comme le fit Velasquez, qui, pareil au lierre, mourut là où il s’attacha; et, cela étant, ils subissaient nécessairement tous les hasards et toutes les fortunes.

S'il est une parenté artistique qui puisse lier le maître espagnol à un autre maître, c'est celle que nous avons déjà indiquée, en passant. Ce maître, c’est Frans Hais. Sans s’être connus, sans s'être étudiés, ils ont des similitudes frappantes : hardiesse dans la touche; exécution vivante; puissance de coloration, dans des gammes diverses; don de caractériser le modèle par son aspect typique et ses dehors, — avec cette différence pourtant, que les personnages de Frans Hais, comme ceux de Rubens et de Van Dyck, reflètent le tempérament de l'artiste avant même qu'ils ne dévoilent le leur, — tous gaillards bien portants, réjouis, contents de vivre, et vivant bien ; syndics, gardes civiques et bourgmestres, dignes et crânes comme il convient, mais révélant, sous leur crânerie et leur dignité, l’amour du bien manger et surtout du bien boire... Cet amour, certes, n’est pas incompatible avec des fonctions civiles, et l'on ne saurait prétendre que les Hollandais de Haarlem eussent pour lui une répulsion bien invincible ; mais tout porte à croire que l’artiste, dont on a établi, par documents authentiques, les petits péchés contre les lois d’abstinence et de sobriété, les a instinctivement gratifiés, au delà de ce que la vérité l’obligeait, d’un cachet tout personnel de bonne santé quelquefois excessive. La coloration des portraits de Frans Hais, tournant peu à peu, de jaunâtre

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