I.’ART ESPAGNOL
qu’elle fut clans les commencements, au gris fin, puis au noir, n'est même pas sans quelque analogie, en certaines œuvres de sa seconde et de sa troisième manière, avec celle de Velâzquez. Et, chez tous les deux, je le répète, facture brillante, libre jusqu'à la licence, et verve endiablée.
Faut-il attribuer à cette virtuosité, exprimant si bien la vie extérieure d’un sujet, la perte ou tout au moins la diminution de cette faculté essentielle du portraitiste, qui est d’exprimer aussi la vie intérieure? On le croirait, à voir les habiles, les virtuoses, s’en tenir d’autant plus strictement à l’enveloppe, sans la déchirer, qu’ils sont plus habiles et plus virtuoses. Plus l’exécution apparaît brillante, plus la main est rapide, apportant au travail de la brosse un intérêt qui peut être déchiffré et suivi pas à pas, et plus il semble que le travail de l’esprit, qui eût dû pénétrer au delà, surveiller le travail de la main, se le subordonner, ou tout au moins s’en faire obéir, a été oublié. Cette remarque trouve son application chez Velâzquez comme chez Rubens, comme chez Frans Hais. L’habileté, en art, a tué l’émotion. De nos jours, où l’on n’en est plus à compter les peintres habiles, on peut compter les peintres émus. Il faut remonter jusqu’aux gothiques pour trouver dans le portrait la pensée mise en relief, simplement et naïvement, avec une facture qui n'étale pas sa science et qui n’en est pas moins savante. Et c’est là leur supériorité, d’avoir su, profonds réalistes, traduire cette double vie de la nature humaine, dans un même effort irraisonné.
Certaines figures de donateurs, sur les retables des maîtres du xtv2 et du xve siècle, ont une singulière éloquence. Nous aurons toujours devant les yeux le portrait de Jodocus Vyts, peint par Jean Van Eyck sur le revers d'un des panneaux de Y Agneau mystique (au musée de Berlin); le donateur, vêtu tout de rouge, est à genoux, les mains jointes, dans la pose traditionnelle; en apparence impassible; mais voyez ce front bas, cet œil froid, cette bouche serrée, et peu à peu on se met à lire couramment dans ces traits immobiles : une ardeur de piété tenace, un peu dévote, une intelligence moyenne, à idées étroites, bourgeoises et honnêtes, toute une existence de douce