‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 77 sur 122 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

soumission et de patriarcale intimité. L’artiste qui a imprimé sur ce visage un tel sentiment de croyance fervente devait être croyant luimême; il n’a point recherché l’éclat du savoir-faire; et il a fait passer son âme, ingénument, dans son œuvre, en dégageant celle du modèle. Le savoir-faire, il se dissimule et il est partout; avec l’exécution minutieuse des gothiques, la ligne est d’une ampleur grandiose, point apprêtée, naturelle comme la nature interprétée sincèrement.

Holbein, moins croyant que Van Eyck, mais judicieux et pénétrant, postérieur à lui, reflétant par conséquent d’autres idées et possédant une pratique encore perfectionnée, a porté au point suprême ce qu’on pourrait appeler le diagnostic artistique. Il a été le portraitiste par excellence, voyant juste, faisant exact, toujours sûr de lui-même et toujours égal, consciencieux jusqu’à la froideur, sans cesse au niveau de ses sujets, respectant les caractères, les conditions, les situations, s’identifiant avec eux absolument, mettant en évidence les habitudes, les goûts, les mille, petits riens qui concourent à traduire fidèlement dans leur ensemble l’être physique et l’être moral, avec un soin qui pourrait passer parfois pour de la satire, s’il n’était pas de si bonne foi. Point de mise en scène arrangée en vue de l’effet pictural; point d’attitudes qui, même expliquées ou nécessitées, sentent la volonté ou le caprice de l’artiste épris d’une belle ordonnance et d’un beau mouvement, tels que Velâzquez les affectionnait tant; jamais de fantaisie, appuyant sur une particularité ou sur un détail, soulignant la nature, accentuant la vie ou le sentiment, comme dans les portraits de Rembrandt, — portraits épiques, plus qu’humains, éclairés de la lumière du rêve et de la divination du génie. Holbein ne craint pas même, la plupart du temps, d’être bourgeois et terre à terre, parce que le monde qu’il interprète est ainsi ; parfois banal, quand ce monde est banal, — monde de marchands enrichis, insignifiants, qui se font peindre avec leur femme, les mains chargées de bagues, fiers et ridicules... Et le peintre, pour bien indiquer à qui l’on a affaire, leur met entre les doigts une pièce d’or, - — ironique et véridique symbole 1 !

i. C’est ainsi qu’Holbein a représente' le bourgmestre Jacques Meyer du musée de Bâle. (N° 14.)

L’ART ESPAGNOL

A côté de ces interprétations impitoyablement littérales, quelle variété d'accents, quelle souplesse et quelle profondeur ! Le charme ingénu de la jeune fille, la rudesse du soldat, la douceur attendrie de la mère, la gravité du savant, — tout cela, le pinceau d’Holbein, attentif et savant, le fixe sur la toile avec son essence propre, son cachet, son parfum et sa physionomie. C’est moins la tournure générale de la figure qu'il tient à rendre, que l’expression intime du visage, parce que le visage reflète l’âme, et que l’image intérieure est son premier souci. Ce n’est pas un grand peintre, lui : c'est un grand portraitiste. Comme Velâzquez, mais autrement que lui, l’être humain pour lui-même le préoccupe seul, et s’il se hasarde en des tentatives plus laborieuses de tableaux véritables, ainsi qu’il le fit dans sa Madone de Darmstadt, comme Velâzquez aussi, le portraitiste l’emporte, là également; l'étude scrupuleuse du modèle efface le travail de l’imagination. Sa Madone est une mère, non une Vierge; c’est la Madone du foyer domestique, entourée de ses enfants, de sa famille, dans la paix, bourgeoise toujours, du ménage allemand. Velâzquez, parti à la recherche de la fantaisie, rencontre, et il ne les quitte plus, ses chers seigneurs, ceux d’hier, ceux d’aujourd’hui, connus de lui, connus de tous ; Holbein, de son côté, retrouve ses braves amis de Lucerne et de Bâle, bourgmestres cossus, amis diserts, toute la familiarité des intérieurs qu'il aime. Son caprice ne l’entraîne en aucune aventure; face à face avec la nature, qu'il fouille de son regard auquel rien n’échappe, il n’a ni oubli, ni faiblesse à redouter ; son esprit, qui n’est pas d’enverçrure bien lartre, le retient là où il est. Les hardiesses de son compatriote et contemporain Albert Durer, moins parfait que lui, mais plus mâle et plus « peintre », sinon plus coloriste, trop indépendant pour s’asservir, devançant son siècle, annonçant Michel-Ange dans ses Apôtres de Munich, et Raphaël, — le Raphaël de la Dispute du Saint Sacrement, — dans la Sainte Trinité de Vienne, — ces hardiesses lui sont étrangères, parce qu'il est toujours sage, toujours pondéré, sans surprise et sans imprévu. Il n’ira non plus jamais, comme cet autre réaliste allemand, Lucas Cranach le Vieux, jusqu’à appuyer sur le caractère de son modèle, par un soulignement de cer-

HOLBEIN LE JEUNE. - LES MAINS ü' ÉRASME.

(Musée du Louvre.)

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tains traits typiques qui touche à la caricature, et ne recule devant aucune vulgarité, si elle est observée Holbein sait, tout en étant sincère, choisir dans les laideurs, quand les laideurs s’offrent à lui; il sait être naturaliste avec modération et réaliste avec distinction. Velâzquez, dans des données fort differentes, ne fait pas autrement, ce qui a permis de dire de lui, justement : — Il n’a jamais raffiné ce qui était commun, et il n’a jamais rendu commun ce qui était raffiné.

Mais il est une chose dont Holbein eut, pour ainsi dire le premier, l'instinct très arrêté, et que presque tous, Velâzquez, Rubens, et les autres ont toujours traitée assez légèrement : je veux parler de l’importance des mains, au point de vue de la physionomie et du sentiment d’un portrait. Nous l’avons indiquée déjà, plus haut, à propos du Flamand Antonio Moro. On voit au Prado, dans le salon d’honneur, une étonnante figure : un homme, à mi-corps, vieux, rougeaud, ratatiné, avec un nez formidable, affreux enfin, mais d’une inimitable intensité de vie et de caractère, — un chef-d’œuvre, parmi les plus beaux qu’ait signés le maître d'Augsbourg. Quel est cet homme? On l'ignore... Mais regardez sa main droite, tendue en avant, fermée, le pouce reposant sur l’index, comme la main d’un individu qui palpe l’épaisseur d’une étoffe ou qui compte une à une des pièces de monnaie. Aussitôt, le jour se fait. C’est, bien certainement, la main d'un marchand ou la main d’un banquier. Ces yeux petits et malins, ce nez sensuel, cette lèvre épaisse, viennent confirmer l'hypothèse que nous donne cette main-là, d’un personnage aux instincts positifs, rien moins que poétiques. Et jamais Holbein n’a négligé ce côté essentiel de l’expression. Alors que bien d’autres le considéraient comme acces-

i. Albert Durer, lui aussi, ne craignait pas d’aller jusqu’où allait Cranach, et il en existe des exemples vraiment curieux. Son Traité des proportions du corps humain, dont le manuscrit original est conservé à la bibliothèque de Ôresde, est tout plein de révélations piquantes sur la façon dont lui et ses contemporains procédaient pour leurs études d’expressions. Dans un de ses tableaux, le dernier qu’il ait peint, le Christ portant sa croix (musée de Dresde, n° 1723), Albert Dürer a mis pour ainsi dire en pratique les théories exposées dans son Traité; chaque personnage a, très accentués, le type, la physionomie, les traits du visage, censément d’accord avec le caractère voulu par l’artiste; et, comme la plupart des caractères de ce s personnages, acteurs de la Passion, ne peuvent qu’être très mauvais, la plupart des figures sont horribles; on ne voit que nez en dedans, nez en dehors, nez épatés, sourcils froncés, lèvres féroces, tout cela poussé à l’extrême. On dirait l’illustration d’un Lavater, mais d’un Lavater intransigeant et absolument pessimiste.

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