CHAPITRE X
héros des airs de demi-dieux et à leurs héroïnes des séductions de déesses, dans une atmosphère spéciale qui n’est pas encore le ciel, mais qui n’est plus la terre. Que d’êtres délicieux et énigmatiques, créés par eux, et qu’on serait tenté d’adorer si l’on ne savait qu’ils portent un nom de femme, et qui font douter de leur origine devant l’étrangeté de leur regard et le rythme de leurs formes surhumaines : la Joconde, la Fornarina, la Flora, tout le voluptueux poème des Vénus et des Danaé vénitiennes ! Cependant, cette idéalisation même, quand elle restait voisine de la vérité, a permis aux Italiens d’atteindre une hauteur d’interprétation dépassant l’individualité du modèle, la soulignant, la renforçant, et lui donnant une portée inattendue. Nous n’en donnerons qu’une preuve, mais éclatante : le portrait équestre de Charles-Quint à la bataille de Mühlberg (au Prado, n° 457), par le Titien. Ce n’est pas seulement un portrait : c’est toute une épopée. L’empereur, à cheval, la lance au poing, casqué et cuirassé, vieux, grave, menaçant, se détache en silhouette grise sur un fond de paysage sombre; les nuages roulent dans le ciel, sillonné à l’horizon de taches rouges sanglantes. Tout est tragique dans cette mise en scène navrante et douloureuse, sans emphase ni déclamation. On sent la mort qui vient, on entend les clameurs et les larmes , on devine là-bas l'incendie, le pillage, la désolation. Cet empereur, c’est le conquérant qui soumet le monde par la force, et le terrifie, et se venge. Ni bonté, ni clémence ; l’heure de la colère et du châtiment a sonné; partout l’ombre, partout l’horreur. Quelle page historique plus expressive que celle-là ! Quelle glorification plus poignante de la conquête et de la guerre, et quelle amertume dans cette glorification ! Le Titien a-t-il voulu dire tout cela dans son œuvre ? a-t-il désiré qu’on y vît tant de choses? Peut-être non; mais elles y sont, et le Titien les y a mises par l’inconsciente puissance de son génie.