UNE RUE A TOLÈDE
Croquis de Dario de Regoyos.
d’habitations muettes se peuple comme par enchantement... On entend, derrière ces murs blancs si bien clos, la vie remuer tout à coup. A chaque pa% dans l’ombre des échoppes ou la lumière des patios , on aperçoit des Arabes, assis sur une natte, occupés de travaux tran-
quilles; des femmes réunies, vêtues de costumes pittoresques, les mains et les pieds teintés de henné rouge, causent, au milieu de l’écroulement moelleux des tapis et des coussins brodés d’or et de soie. Çà et là, du fond d’écoles entr’ouvertes, sortent de soudaines bouffées de petites voix claires marmottant les versets du Coran ou épelant l’alphabet sur un ton chantant et monotone. Contre les murs, le front appuyé sur la pierre, perdus dans leur extase, des croyants méditent ou se grattent. Mendiants, porteurs d’eau, agitant leur sonnette grêle, chérifs couverts d’amulettes. Par terre, des rangées de dormeurs ronflent, la face touchant le pavé. Partout, courent, jouent, s’appellent de jolis gamins et des gamines toutes gracieuses dans leurs petites robes blanches, relevées par une ceinture de cuir. Un va-et-vient d’hommes et de femmes encapuchonnés, pieds nus ou chaussés de sandales ; une mêlée de burnous blancs superbement drapés, d’armes scintillantes, de turbans empanachés; une cohue d’ânes chargés de paniers débordants, de marchands de pâtés et de fruits assaillis par des nuées de mouches, d’esclaves, de soldats, de bouchers portant sur leurs épaules des boeufs dépecés, saignants... Tout cela grouille, clame, se bouscule, dans l’âcre parfum qui s’échappe de toutes ces choses et de tous ces gens... Plus loin, aux portes de la ville, sur la place du marché, se dressent les tentes, faites de peaux de bêtes fixées sur des pieux solides, où les tribus de campagnards attendent la fin du jour, entourées de leur cortège de chevaux, de mulets, de bétail. De grands feux pétillent, lancent au ciel de longs et minces jets de fumée. Des musiciens, raclant, soufflant, frottant, psalmodient leurs rapsodies traînantes, soulignées de contorsions diaboliques. Des aissa-ivahs atteints de tics nerveux, des estropiés, des charmeurs de serpents, des conteurs en plein air, déclamant, avec des gestes exubérants, leurs histoires invraisemblables, au centre de groupes compacts de curieux assis en cercle. Puis, vers le soir, les caravanes arrivent là, poussiéreuses, harassées ; et l’on voit de majestueux défilés de chameaux se détacher sur la clarté du ciel, encore empourpré des splendeurs du soleil couchant.
Ut, quand la nuit est tombée tout à fait, la ville s’enveloppe d’un
voile impénétrable ; les allées et venues mystérieuses des Maures frôlant les murs, les brusques éclairs des lanternes guidant les pas des promeneurs craintifs, sillonnent mélancoliquement le labyrinthe obscur des rues. De temps en temps, des musiques plaintives... C’est la voix dolente des guitaristes soupirant leur éternelle mélopée dans les cafés publics, où les clients, couchés, sans mot dire, à leur place habituelle, fument du kiff et boivent du moka. Dans le ciel, là-haut, les minarets des mosquées profilent leurs silhouettes frêles, tandis que peu à peu la lune, montant, grave et lente, verse sur les terrasses, qui s'étendent et se perdent dans le vague, sa rosée d’argent.
La banlieue elle-même peut aider à cette reconstitution fictive du passé, tant sont vivaces les affinités de nature de l’Afrique et de l’Andalousie. Hors ville , dans d’odorants bouquets de verdure, se cachent les maisons de plaisance des familles opulentes; derrière, la vaste étendue des terres cultivées, bornées, à l’horizon, par des chaînes basses de montagnes; puis, les cimetières arabes, avec leurs simples pierres désignant les tombes et leur promiscuité fraternelle, les os des morts, échappés des fosses mal creusées ou défaites, s’éparpillant le long du chemin, parmi les massifs de cactus et d'aloès sauvages. Peu d’habitations, si ce n’est quelques cabanes où logent les bouviers et les bergers, noirs de hâle, déguenillés, presque nus. Le ciel est strié de vols de corbeaux; des hurlements lugubres retentissent, poussés par des chiens se disputant le squelette d’un .cheval ou d’un âne, auquel quelque puante charogne est restée attachée, et s’acharnant après cette pâture, dont les oiseaux de proie déjà ont pris la meilleure part. Au loin, tout au loin, des caravanes passent, là-bas, et disparaissent...
On n’arrache pas aisément du sol d’un pays, employât-on à cette œuvre brutale les moyens les plus sûrs, une civilisation qui a poussé dans ses entrailles de si profondes racines. L’Espagne, purgée de ses
L’ART ESPAGNOL
oppresseurs, délivrée à tout jamais de ceux qui y avaient apporté la lumière, la richesse, le progrès dans les lettres et dans les sciences, ne parvint pas à faire que toute trace de leur splendeur disparût. La mosquée de Cordoue, l’Alcazar de Séville, l'Alhambra de Grenade en sont demeurés les plus admirables témoins, d’époques et de styles différents : la première encore imprégnée d'influence byzantine, les deux autres réalisant plus parfaitement l'idéal de l'art musulman, sa période de transition et d’originalité bien marquée et celle de son suprême épanouissement. Et ces trois monuments, dans l’état où ils sont, n’indiquent pas seulement l’antagonisme de l'art arabe et de l’art espagnol, du moins dans leur essence, — car, en bien des détails architectoniques des édifices élevés en Espagne, pendant et après la domination, on reconnaît l’action d’un art sur l'autre : — ils montrent aussi l’infériorité intellectuelle et sociale des chrétiens de la péninsule, par la façon dont ces derniers se les sont appropriés, en les mutilant, en les dénaturant. Quels barbares étaient donc ces gens, qui badigeonnaient d’un épais lait de chaux les adorables ornements polychromés dont les murs étaient recouverts tout entiers, arrachaient les plafonds en bois sculpté, les plaques de faïence et les mosaïques, pour les vendre à vil prix, avec la porte de bronze de la mosquée de Cordoue, livrée comme vieux cuivre, et les portes de bois merveilleusement ouvragées de l'Alhambra, employées comme bois à brûler; puis, qui, tout cela étant fait, démolissaient la moitié de la mosquée pour la transformer en une cathédrale, agrémentée d’une foule d’autels d’un style insolent, et transformaient les plus inoubliables salles du palais des rois maures de Grenade en magasins à provisions et en cachots ? Dans presque tous les pays d’Europe, on a vu les monuments anciens gâtés, détruits par l'ignorance ou par le vandalisme; mais nulle part ils ne l’ont été comme ceux-ci, avec aussi peu de bon sens et si peu d’excuse, dans la naïve croyance où se trouvaient ces singuliers arrangeurs qu'ils faisaient œuvre bonne, belle et utile.
Sans aucun doute, la richesse et la fantaisie de l’art musulman, se dérobant au dehors sous des aspects nus et n'éclatant jamais que dans le mystère caché des intérieurs, loin des yeux profanes, étaient trop