‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 9 sur 122 · LA PORTE DE JUSTICE A L’ALHAMBRA · texte numérisé non relu

LA PORTE DE JUSTICE A L’ALHAMBRA

Gravure de Vallette, d'après le tableau de Fortuny. (Collection de M. . Stewait

L’ART ESPAGNOL

étrangères au génie espagnol pour espérer être comprises et épargnées. Combien contrastait avec sa rudesse native cette éblouissante profusion de fines arabesques dont de récentes fouilles dans la Me {qui ta de

HEURTOIR EN BRONZE DU XVe SIECLE. (MOSQUEE DE CORDOUE.)

Dessin d’Alex. Brun.

Cordoue, à l’endroit vénéré que les Arabes appelaient le Makssûrah , nous montrent des spécimens authentiques, retrouvés sous de lourdes couches de chaux et de maçonnerie ! On croit rêver quand on voit ce travail inouï de combinaison des trois couleurs, bleu, rouge et or, dans leurs prodigieux entrelacs de dessins et de chiffres sacrés répétés

à l’infini; — et la délicatesse de ces couleurs est telle que c’est vainement qu'on a essayé de les reconstituer dans les maladroites et clinquantes restaurations bâclées à l’Alcazar et à l’Alhambra. Ajoutez à cette caressante polychromie l’étincellement des métaux et des pierres précieuses, qui jouaient un grand rôle dans la décoration des palais mauresques. Tout cela devait former un ensemble de magnifi-

CROQU1S PRIS A GRENADE par Franz Meerts.

cences dont ne nous donnent qu’une vague idée les plâtras d’aujourd’hui, dépouillés de leur vêtement artistique, froids, mesquins souvent dans leur blancheur crue.

Car, à vrai dire, ce n’est point un sentiment de grandeur qu’éveille à l’esprit la vue des conceptions architecturales des Arabes, à Séville et à Grenade. Seule, la mosquée de Cordoue, la première en date, et très byzantine encore, emprunte un caractère de saisissante beauté à l’immensité de sa forêt de colonnes basses supportant un enchevêtrement sans fin d'arcades superposées. On songe aux Mille et une

36 L’ART ESPAGNOL

Nuits, en lisant ce quelle devait être et en voyant ce quelle est encore, malgré la végétation parasite d'autels rococo qui la dévore : « Son minaret s'élevait à quarante brasses du sol; sa coupole élégante, portée sur des lambris de bois ciselé, était soutenue par 1,093 colonnes de différents marbres, disposées en quinconce et formant dix-neuf larges nefs en longueur, coupées en largeur par trente-huit nefs plus étroites; la façade principale, tournée au midi, en face du Guadalquivir, s’ouvrait par dix-neuf portes revêtues de lames en bronze de merveilleux travail, excepté celle du centre, que recouvraient des lames d'or1. » L’Alhambra et surtout l'Alcazar — sans parler de cette puérile imitation qui a nom la « Maison de Pilate », à Séville — ont moins de beauté que de joliesse; toutes ces dentelures, tous ces plafonds en stalactites, toutes ces mosaïques, si adroitement orfévris, si gracieusement combinés dans leurs détails pour former une harmonie générale d'un pittoresque tout particulier, évoquant le pays des génies et des fées, sont d'une élégance sans pareille. Mais pour être traduits par le pinceau, ces bijoux exquis demandent une interprétation; copiés littéralement, on ne les supporterait pas, si ce n’est comme œuvre de patience, simplement, tant ils sont peu d’accord avec le sentiment artistique moderne des peuples occidentaux. Et c’est bien ainsi que l’ont compris les peintres qui s'en sont inspirés, — Fortuny, Régnault surtout, qui, choisissant pour décor de son Exécution sommaire une salle de l’Alhambra, l’a sensiblement modifiée de couleur et d'aspect, lui a donné une teinte dorée, une patine, quelque chose de grand et de vibrant que la réalité ne pouvait lui offrir.

CROQUIS PRIS A GRENADE par Franz Meerts.

1. Condc, Histoire de la domination des Arabes en Espagne, traduit par Maries. Paris, 182b.

Cet art de joaillerie architecturale, raffiné au dernier point, répond bien à ce qui fut la civilisation des Arabes pendant près de huit siècles : une civilisation qui couvrit le sol de l’Espagne non seulement de monuments incomparables, mais aussi de bibliothèques, d’écoles, d’universités, de manufactures sans nombre, et fit briller le flambeau des lettres et des sciences dans les endroits les plus obscurs de la péninsule, pour aller de là éclairer le monde occidental tout entier. Tolède, presque déserte aujourd’hui, avait 200,000 habitants;

CROQUIS PRIS A GRENADE par Franz Meerts.

Cordoue, qui n’en a plus que 42,000, en comptait un million. Les ports regorgeaient de richesses; le commerce, l’industrie, l’agriculture prospéraient comme nulle part; de tous côtés, des villes s’élevaient, puissantes, animées. Les Arabes chassés, tout disparut, pour faire place à la ruine et à la misère; il ne subsista plus, là où avait régné un peuple industrieux, savant, policé, qu’une nation à demi barbare, inconsciente des bienfaits que ses dominateurs lui avaient apportés, trop aveugle pour savoir les distinguer, trop rude pour savoir en tirer parti. Les instincts brutaux dirigèrent toutes leurs actions, sans modération dans la vengeance, sans mesure dans le juste orgueil de la patrie reconquise, et commettant les plus grands crimes avec la sincère

L’ART ESPAGNOL

conviction de servir Dieu. Et l'on vit alors le fanatisme d'une religion de pardon et de charité, le fanatisme chrétien, aux prises avec le fanatisme musulman, dont l'essence est de ne pardonner point... Ce que ce dernier n'eût peut-être pas osé faire, tant le devoir lui eût semblé terrible à accomplir, l'autre le fit, sans pitié ni remords : « Ferdinand avait accordé par traité aux Arabes le libre exercice de leur culte et de leur

langue; mais dès 1499 s'ouvrit l’ère de ces persécutions qui devaient se terminer au bout d'un siècle par leur expulsion. On commença par les baptiser de force; puis, sous le prétexte qu'ils étaient alors chrétiens, on les livra à la sainte Inquisition, qui en brûla le plus qu'elle put.

L’opération marchant avec lenteur, à raison de la difficulté de brûler plusieurs milliers d'individus, 011 tint conseil sur la façon de purger le sol de l’élément étranger. Le cardinalarchevêque de Tolède, inquisiteur général du royaume, homme d’une grande piété, proposa de passer au fil de l’épée tous les Arabes non convertis, y compris les femmes et

par F ranz Meerts. J 1

les enfants. Le dominicain Bléda fut plus radical encore. Considérant avec raison qu’on ne pouvait savoir si tous les convertis étaient bien chrétiens au fond du cœur, et observant qu'il serait d'ailleurs facile à Dieu de distinguer dans l'autre monde ceux qui méritaient l’enfer de ceux qui ne le méritaient pas, le saint homme proposa de couper le cou à tous les Arabes, sans aucune exception. Bien que cette mesure eût été appuyée avec énergie par le clergé espagnol, le gouvernement pensa que les victimes ne se prêteraient peut-être pas facilement à la subir, et se borna, en i(3 10, à décréter l’expulsion des Arabes. On eut soin, du reste, de

CROQUIS l'RIS A GRENADE

s’arranger de façon que la plupart fussent massacrés pendant l’émigration. L’excellent moine Bléda assure avec satisfaction qu’on en tua plus des trois quarts en route. Dans une seule expédition, qui en conduisait 140,000 en Afrique, 100,000 furent massacrés. En quelques mois, l’Espagne perdit plus d’un million de ses sujets. Sédillot et la plupart des auteurs estiment à 3 millions le nombre de sujets perdus par l’Espagne, depuis la conquête de Ferdinand jusqu’à l’expulsion définitive des Maures. Auprès de pareilles hécatombes, la Saint-Barthélemy n’est qu’une échauffourée sans importance, et il faut bien avouer que, parmi les conquérants barbares les plus féroces, il n’en est pas un ayant eu d’aussi cruels massacres à se reprocher3. »

L’Espagne paya cher, au prix de son propre abaissement matériel et moral, ces représailles excessives.

Elle ne vit point qu'en arrachant avec cette rage de son sein les éléments de force que le temps y avait laissés croître, elle s’arrachait une part d’elle-même. Elle leur devait sa fortune et jusqu’à ces fameux sentiments de fierté chevaleresque dont elle est restée l’expression la

plus incontestée. La générosité envers les vaincus, le respect des faibles, la fidélité à la parole donnée, toutes les lois de la chevalerie chrétienne, ce fut la chevalerie arabe qui en donna les premiers exemples et qui en formula le code, sacré pour tous : « Bonté, valeur, amabilité, talent poétique, éloquence, force, adresse à monter à cheval,

1. G. Le Bon, la Civilisation des Arabes. Paris, Didot, 1884, p. 279.

CROQUIS PRIS A GRENADE par Franz Meerts.

L’ART ESPAGNOL

habileté à manier la lance, l'épée et l'arc. » A l’époque même où les Arabes pratiquaient ces lois depuis longtemps, les chrétiens d’Espagne étaient encore à les ignorer. Les chroniques nous représentent, d’une part, le Wali de Cordoue, en 1 1 3g, levant précipitamment le siège de Tolède, à la seule nouvelle qu'il avait apprise que c'était une femme, la reine Bérengère, qui y était enfermée, et implorant seulement la grâce de la saluer; — d’autre part, le Cid Campeador, Rodrigue de Vivar, le type de l’honneur castillan, le chevalier par excellence, s’emparant de Valence et faisant rôtir vivant, à petit feu, le vieillard

qui gouvernait la place, pour l'obliger à lui livrer ses trésors1! Et cette façon d’agir d’un paladin sans peur et sans reproche, si poétisé, semblait toute naturelle ; elle marque bien l’état des mœurs d’alors, mais elle n’est pas aussi sans dérouter un peu nos illusions.

« Rodrigue , ou Ruy Diaz de Vivar, — dit M. Viardot d’après la biographie du Cid, écrite par M. Dorzy dans ses Recherches sur l’histoire politique et littéraire de l’Espagne au Moyen-Age, — n’eut que les vertus d’un soldat. Digne chef d’une bande de condottieri, il fut dur, rapace, vindicatif, hardi dans ses discours comme dans l’action, plein d’une fierté sauvage, mais se piquant peu de justice et de loyauté. Ce fut contre les chrétiens d’Aragon qu’il lit ses premières armes, et à la solde des musulmans, qui lui donnèrent alors le surnom arabe ( syd , seigneun sous lequel il est connu. Plus tard, il loua son épée à Sancho le Fort, pour l’aider à dépouiller ses frères et ses sœurs de leurs Etats; puis il promena d'alliance en alliance sa valeur vénale; et, violant ses capitulations à Murviedro et à Valence, donnant ses prison-

i. G. Le Bon, la Civilisation des Arabes en Espagne.

niers en pâture à ses dogues, en les faisant torturer ou brûler, pour qu’ils découvrissent leurs trésors, il ternit enfin son plus beau triomphe militaire par des traits de perfidie, d’avarice et d'atroce cruauté. »

Ces quelques rappels historiques étaient utiles pour qu’on pût bien saisir, dans leur diversité en apparence inexplicable, le caractère et les moeurs du peuple espagnol. Une domination de plusieurs siècles devait nécessairement laisser derrière elle une empreinte profonde, et cette empreinte, rien n’a pu encore la faire disparaître.

L’art chrétien fut le premier à la subir

dans son architecture; un style particulier,

mélange d’arabe et de gothique, le style mudejar, naquit, reconnaissable à chaque pas dans la forme des monuments et dans une foule de leurs détails, notamment à Séville, notamment à Tolède... Tolède, cet adorable fouillis de ruelles étroites, montantes, descendantes, se rétrécissant, s’enchevêtrant comme les fils d’un immense ténia, pavées de petits cailloux pointus, comme toutes les vieilles villes espagnoles, et bordées de maisons silencieuses comme des sépulcres, où courent, le long des façades, des myriades de balcons grillagés, en saillie , tout en fleurs... Tolède, quoique moins arabe que Cordoue dans sa physionomie générale, apparaît comme un reflet fidèle de tout ce que l’art musulman importa en Espagne, et il a trouvé moyen

CROQUIS PRIS A GRENADE par Franz Meerts.

Page 1