P. P. RUBENS. — PERSÉE DÉLIVRANT ANDROMEDE
(Musée du Prado, à Madrid.)
L’ART ESPAGNOL
accent extraordinaire et d’un effet d’autant plus formidable que la
réalité y occupe toujours une place prépondérante. Il y a, notamment
dans ce genre, au Prado, une page unique et sans pareille, le Serpent
d’airain (n° 1 558), traitée en simple bas-relief, avec des silhouettes de
personnages, dont deux seulement ont de l'importance et parlent, jouant tout le drame : un vieillard qui tend ses bras suppliants vers le serpent symbolique et, surtout, une indéfinissable et pathétique figure de femme, agonisante, ensanglantée, les yeux éteints et ravis à la fois... En aucune langue artistique on n’exprima, avec une force et un sentiment aussi intenses, la ferveur et l'espérance d’une âme croyante rattachée à la vie, et que sa douleur entraîne dans la mort, et que sa foi doit ressusciter. Je ne connais point d’œuvre qui, étant aussi religieuse, soit aussi touchante h Mais cette émotion sereine, dégagée de tout autre élément, cette émotion pour elle-même est une exception chez Rubens, et ce n’est point sa note caractéristique. Elle est presque toujours, jusque dans ses tragiques scènes de martyrs ou de Passion, mêlée à autre chose, où le réaliste, amoureux des grasses animalités, s’arrête, se complaît et triomphe. Car les sujets mythologiques et allégoriques, les Jardins d’amour, les Combats de satyres et de nymphes, les dégringolades épiques de ses Chutes des réprouvés et de ses Jugements derniers, ses éblouissants trios de Grâces (Prado, n° i5c)i), son rayonnant Persée délivrant Andromède, ses Fêtes de Vénus 1 2, d'une lascivité délirante et sans frein, offrant avec audace leurs nudités enlacées, développant sous des ombrages voluptueux leurs rondes qu’un rut énorme affole, et toutes ses orgies de ventres et de seins bondissants, secoués dans un furibond et lubrique éréthisme, ne lui suffisent point pour assouvir son irrésistible soif d’humanité. Tout lui sert de prétexte. Il déshabille, d’un pinceau
1. Il existe deux autres exemplaires de ce tableau : un à la National Gallery de Londres, et l’autre à Potsdam. Nous n’avons pas vu celui de Potsdam, et nous croyons que, sans aucun doute, — et quoi qu’en dise l’Anglais Smith, qui plaide pour celui de Londres, en bon Anglais qu’il est, — l’original est celui de Madrid, bien supérieur au tableau de la National Gallery et, qui plus est, signé en toutes lettres.
2. A voir la page prodigieuse, qui, sous ce titre, fait partie du musée de Vienne. Rubens a peint plusieurs de ces sujets, — et le Prado en possède un des plus merveilleux, — mais jamais avec cette * fougue exubérante.