CHAPITRE XI
orgueilleux, le corps opulent de sa femme, Hélène Fourment (au musée de Vienne), et la livre nue aux regards de tous, fière d’elle-même et provocante ; aux pieds de ses Christs, les blondes Madeleines, poitrine au vent, rayonnent dans tout l’éclat d’une jeunesse et d'une fraîcheur que le repentir n’a pas encore altérées; il peuple ses ciels d’anges potelés et de Vierges bien portantes ; dans ses Massacres des Innocents *, la chair déborde de toutes parts; les mères, que la colère et la douleur égarent, étalent sans pudeur un désordre effréné; les robes sont en lambeaux, les corsages craquent... Sans cesse, la même préoccupation domine, ardente, fiévreuse, le même besoin de tous les instants, ne laissant échapper aucune occasion, la créant s’il le faut, et, une fois possédée, l’épuisant avec rage.
Donc , accord fraternel et sympathique entre les trois talents, s’établissant, comme une loi fatale de la destinée, au-dessus de tous les obstacles, au-dessus de toutes les barrières élevées par l’homme et par la nature. Et le fil invisible qui les relie tous trois et les fait si grands, chacun dans son style et ses moyens d’action, c’est toi, ô éternelle Vérité ! C’est la recherche obstinée du beau dans le réel, ou, pour mieux dire, du réel dans le beau, et en quelque sorte l’application de l’axiome connu : le beau est la splendeur du vrai; mais avec cette explication complémentaire : c’est que le vrai, quel qu’il soit, conquiert sa splendeur par le seul fait qu’il passe à travers ce prisme magique, les yeux et l’âme d’un artiste.
En même temps que s’établissait cet accord secret, unissant particulièrement Velâzquez à Rubens dans un commun idéal de mouvement et de coloration subtile, Rubens arrivait à se rattacher un jour au brutal et exaspéré Ribera par un accès de réalisme féroce qui lui inspirait, à côté du Prométhée espagnol enchaîné, les entrailles pantelantes, sur son rocher d’agonie, un Dieu Saturne dévorant un de ses enfants, plus horrible encore (au Prado, n° 1599). Il faut voir avec quelle rage le dieu, penché sur son fils éventré, lui déchire, et de quels coups de dents furieux, le foie, le coeur et les poumons, tandis que crie et se débat la victime sous cette étreinte épouvantable !