‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 85 sur 122 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les héritiers de Velâzquez. — ■ Alonso Cano. — Pereda. — Valdès Leal.

omme tous les artistes de haute et forte personnalité, Velâzquez laissa après lui beaucoup d’imitateurs et pas un successeur. La plus grande gloire de son esclave Juan de Pareja, (1606-1670) et de son gendre Mazo Martinez (1630-1687), ses élèves favoris, est d’avoir fait des portraits qu’on a pu croire pendant un certain temps, sans y regarder de bien près, peints par Velâzquez lui-même. Pareja peut y ajouter celle d’avoir dû sa liberté et la révélation de son talent à la faveur du roi Philippe IV. On connaît la légende; elle est de celles qui suffisent à l’immortalité d’un monarque, plus encore qu’à celle d’un artiste. L’esclave servait son maître sans lui dire qu’il aspirait, lui aussi, à être peintre et qu’il travaillait en secret à le devenir. Un jour, tout se découvrit; et c'est alors que Philippe, relevant le « coupable », à genoux devant lui, prononça cette parole mémorable : « Un tel homme ne saurait demeurer esclave. » Velâzquez affranchit donc Pareja, qui, d’esclave, devint disciple. Cette parole a fait beaucoup pour Philippe IV dans l'esprit de la postérité; on lui a pardonné d’avoir mal administré ses Etats, d'avoir livré ses sujets à la rapacité de ministres avides et corrompus, et soumis le vaste empire qu’il gouvernait approximativement à toutes les hontes et à toutes les dégradations, parce qu’il a tendu sa main à baiser au serf modeste qui, au lieu de broyer les couleurs de son maître, les étendait sur des toiles vierges et, au lieu de nettoyer ses palettes, les salissait pour son propre compte. Le jugement des siècles est ainsi fait. De son côté, Pareja, s’il avait été simplement un homme libre, n’eût pas attiré à ce point l’attention publique; il a bénéficié de son infortune... 11 est quelquefois bon d’être malheureux.

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La Vocation de saint Mathieu , du Prado (n° 935), n'est du reste pas un mauvais tableau; les figures sont vivantes et caractéristiques; cela rappelle un peu les maîtres italiens, un peu les Flamands et beaucoup Velâzquez, sans avoir leurs qualités d'exécution et de couleur; le côté le plus significatif de l’œuvre, c'est son naturalisme, qui modernise une scène biblique et la fait passer dans un milieu et parmi des personnages contemporains. Faut-il agiter la question de savoir si le maître a aidé l’élève, ici ou ailleurs? A quoi bon? Plus généralement les maîtres se font aider par leurs élèves, et il est vraisemblable que Velâzquez ne toucha pas aux tableaux de Pareja. 11 lui arriva pourtant de toucher à ceux de son autre disciple, Mazo Martinez, qui s’en trouva fort mal. Ayant mis quelques figures dans une vue de Saragosse, que possède le Prado, du coup, les tableaux de Mazo peints sans collaboration perdirent toute valeur ; on vit ce qui leur manquait pour être bons; et ce qui leur manquait, c’était justement le talent qu'il y avait dans l’autre. Mais le mérite de Mazo n'est point là. 11 est dans ce fait d’avoir épousé la fille de Velâzquez, bien plus que dans celui d’avoir peint des portraits médiocres et des tableaux de paysage et de chasse d’un aspect assez lourd.

L'influence de Velâzquez s’étendit naturellement plus loin que sur ses élèves. Son exemple, préparé et secondé par des individualités originales telles que Zurbarah et Herrera, parvint à calmer l’élan d’italianisme qui depuis si longtemps emportait l’école tout entière. S'il ne l’arrêta point complètement, du moins lui fit-il perdre beaucoup de sa force, jadis irrésistible. A peine quelques peintres restèrent-ils aveuglément fidèles aux traditions des Florentins, des Bolonais et des Romains; la plupart tournèrent d’un autre côté leurs regards, étourdis par l'éblouissement de santé des Flamands, que Rubens et son école, grâce à l’intelligente munificence de Philippe IV, venaient d’apporter en Espagne.

La transition entre ces deux états de choses si opposés a eu son incarnation dans un des artistes les plus estimés de cette époque, Alonso Cano (1601-1667), qui fut à la fois peintre, sculpteur et architecte; ses tableaux sont italiens par le style, par la pureté et la

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pondération des lignes, que l'étude de l'antique devait nécessairement lui faire aimer; et ils ont aussi une grâce très proche parente de la grâce un peu féminine et très particulière de Van Dyck, avec un cachet de réalisme distingué qui annonce Murillo. L’amitié de Velâzquez n'a pas suffi à opérer, chez Alonso Cano, un revirement absolu ; on n'est pas impunément, comme il l’était, sculpteur, épris de formes harmonieuses et correctes, sans se tenir toujours à distance respectueuse des hardiesses compromettantes. Cet artiste, que les biographes nous représentent doué d’une fermeté de caractère indomptable, trempé pour l’héroïsme et bravant tous les revers avec un courage sublime, se complaisait en des œuvres sages, châtiées, d'accent faible et de couleur timide. Celle qui, de toutes, est la plus remarquable, le Christ mort (n° 672), a plus d’élégance que d'émotion religieuse; on y sent le statuaire cherchant le bel ensemble, la perfection dans le modelé et dans le dessin, l'exactitude des détails.

Nous voilà loin du mysticisme espagnol; il sombre, comme l’italianisme, dans le mouvement lent et sûr qui s’opère. Une clarté apparaît, dissipant les ténèbres. L’Inquisition, bravée par Velâzquez, ne semble plus dans le cœur des peintres; à force de terreur, elle a affaibli la foi ; on ne lui obéit plus, on ne la craint plus ; elle a perdu toute son autorité. Et Alonso Cano pousse l'indépendance jusqu’à ne point cacher la haine qu'il lui Voue, jusqu'à ne plus vouloir se servir, raconte-t-on, de son pourpoint, si par hasard ce pourpoint a touché la robe d’un inquisiteur ! Pourtant, ce même Alonso Cano ne peint et ne sculpte que des objets de sainteté 1 . Serait-ce donc qu’un autre sentiment habite en lui, un sentiment qui lui révèle la religion et ses mystères plus souriants que ne l’avait laissé voir jusqu’alors le Saint- Office ? Oui, la clarté qui peu à peu perce les ténèbres, c’est le sourire d'un Dieu qui ne s’était montré encore que grondeur et cruel à ses hdèles; c’est le ciel bleu que l’on voit briller à travers les murs du

1. Il existe de lui, dans le trésor de la cathédrale de Tolède, une figurine en bois colorié, — un Saint François d’Assisc en extase, qui est une merveille de sentiment, un vrai chef-d’œuvre, très supérieur aux tableaux peints par Alonzo Cano. Le Saint François d’ Assise que nous reproduisons ci-après, et qui provient d’une collection particulière, a des airs de famille très nombreux avec celui de Tolède.

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