‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 87 sur 122 · STATUE · texte numérisé non relu

STATUE

L’ART ESPAGNOL

vigueur et sans expression, œil atone, chairs exsangues, flasques et dont la blanchoyante diaphanéité dit assez la dégénérescence profonde de la race ; — portrait d'une implacable réalité, saisissant et terrible, où revit pour ainsi dire, dans sa muette éloquence, la tristesse navrante de cette heure suprême qui sonna l’agonie de l’Espagne.

Un troisième disciple de Las Cuevas, Antonio de Pereda (1D99- 1669), dépasse tous les autres en naturalisme. Très proche de Ribera dans le Saint Jérôme, du Prado, dont nous avons dit un mot déjà, avec des sécheresses et des duretés d’imitateur exagérant les défauts du modèle, il s’éleva tout à coup, dans cet admirable tableau : le Désabusement de la vie (El desengaho de la vida), que l’on voit à l’Académie de San Fernando, à une rare puissance de conception. Tout en étant parfaitement originale, l'œuvre évoque le souvenir de ces belles compositions où les maîtres flamands, sous prétexte d'exprimer une idée philosophique, exerçaient leur déconcertante habileté de peintres de natures mortes, étalant dans un prestigieux désordre la gloire des armes étincelantes, des bijoux précieux et des orfèvreries, et, parmi tout cela, faisant grimacer sinistrement les yeux béants et les dents ébréchées d'une tète de mort. C'est une variante du sujet tant de fois traité, sous des appellations différentes, — Fragilité des choses humaines, Vanités du monde, la Vie est un songe, — par les peintres hollandais, les Bramer, les Van Diepenbeeck, les De Eleem, et qui notamment a* inspiré à Jordaens une de ses plus merveilleuses natures mortes allégoriques b Léopold Bramer, dans une toile qui est au Belvédère de Vienne, a représenté un homme assis au milieu d’objets mis en pièces, et lisant un papier sur lequel sont écrits ces mots : Memento mori. La composition de Pereda a des analogies avec celle-là ; le héros est aussi un homme, un débauché, endormi, la tète appuyée sur la main; de l’amoncellement des richesses qui l’entourent surgit, comme une vision, un ange avec cette légende funèbre inscrite sur un papier qu’il déroule sous les yeux clos du jeune homme : Æterne pungit , cito volât et occidit. Et ici nous retrouvons cette pensée de la mort qui a dominé l’art au Moyen-Age et

1. Au musee de Bruxelles : les Vanités du Monde (n° 220 du Catalogue).

Page 1