GROUPE DE NONNES
Dessin de Jean Carreno de Miranda. (Collection Jovellanos, à Gijon.)
Quelques années plus tard, ce caractère, oublié chaque jour davantage, allait avoir un renouveau d’expression bien plus accentué encore dans les œuvres farouches d’un artiste original, rival — jaloux et jalousé — du grand Murillo, et plus jeune que lui de douze ans : Valdès Leal (i63o-ibgi). Au milieu des élégances du peintre des Madones, emplissant de ses grâces souriantes la chapelle mondainement pieuse de l'hospice de la Caritad, à Séville, Valdès Leal a fait retentir, comme un glas, la note grave de son inspiration chagrine. Murillo avait raconté en harmonieux groupements la légende de Moïse frappant le rocher et celle de la Multiplication des pains et des pois-
sons ; Yaldès, lui, à côté de ces fantaisies aimables, peint la Mort entourée des emblèmes de la vanité humaine et les Deux cadavres ou la Fin des gloires de ce monde , deux toiles impressionnantes qui ont suffi à le rendre immortel. La première répète, avec quelques variantes, Pereda et les Flamands allégorisants. La seconde va plus loin, ne se contente plus d'habiller de morceaux de couleur et d’exécution habile une idée banale, un prétexte à natures mortes plus caressantes à l’œil qu’émotionnantes au cœur; il néglige même absolument la couleur et l’exécution, pour mettre uniquement en relief, avec une intensité plus vive, l’idée toute seule. Dans les ténèbres d’un caveau funéraire où gisent pêle-mêle les squelettes décharnés, deux cercueils ouverts, côte à côte, montrent deux cadavres : un cadavre d’évêque et un cadavre de manant. On reconnaît l’évêque aux attributs qui couvrent encore son corps putréfié ; ses doigts raides serrent la crosse souveraine; son crâne sans yeux s'enfonce dans la mitre, et le reste est à demi caché sous les plis larges du manteau sacerdotal. Le manant, lui, n’a qu'un suaire roulé autour de ses membres inertes. Mais la pourriture est égale pour tous les deux; le ver de la tombe n'épargne pas plus l’un que l'autre, et l’on voit sur les vêtements de l’évêque courir des bêtes irrespectueuses avec un empressement plus grand peut-être que celui qu’elles mettent à courir sur le linceul du manant. Et, pour que cette fraternité devant la mort fût plus flagrante, l’artiste a fait descendre, dans un jaillissement de lumière surnaturelle, une main mystérieuse soutenant au-dessus des deux cadavres les plateaux égaux d’une balance chargés d’autres attributs, qui disent la piété du riche prélat et la piété du pauvre roturier, avec cette double inscription : Ni mas, — Ni menos ; « Ni plus, — Ni moins ».
Scène lugubre et cruelle. Jamais peintre espagnol n’avait poussé aussi loin le naturalisme. Et ce n’est plus, à la vérité, le naturalisme mystique des anciens maîtres. Ceux-ci n’avaient d’autre but que la représentation tangible, accessible aux sens vulgaires, des mystères chrétiens; Valdès Leal ajoute à son naturalisme déiste une pointe de philosophie. Cette idée d’égalité de tous les hommes dans la tombe, quoique essentiellement chrétienne, était alors en quelque sorte une