CHAPITRE XII
idée nouvelle, plébéienne, révolutionnaire, dirais-je; elle eût, sans aucun doute, en d’autres temps, fort choqué les esprits ; et certes l’Église, dominatrice et hiérarchique, ne s’en fût point accommodée si elle en avait compris toute la portée. Oui, le tableau de Valdès Leal est, quand on y songe bien, un accident, une exception extraordinaire dans l’art du passé, le fruit inconscient d'un cerveau malade, ombrageux et, à ce moment-là, génial dans son involontaire prescience. Près de deux siècles plus tard, un peintre belge, Antoine Wiertz, ira puiser, pour son propre compte, à la même source d'inspiration, grossie de tout ce qu’y auront jeté les principes égalitaires et démocratiques modernes; ses oeuvres les plus curieuses, et souvent aussi les plus anti-picturales, auront le même point de départ et le même résultat en vue : exprimer plastiquement une abstraction philosophique ou morale; et, dans le choix de ces abstractions, la pensée des vanités terrestres et de la mort tiendra une place particulièrement considérable : la Femme au squelette, le Suicidé, les Insatiabilités humaines, les Hommes du présent devant les hommes de l’avenir, pour aboutir à ce cauchemar étonnant et absurde, les Sensations d’un guillotiné. Autant de plaidoyers et de déclamations trop fréquemment incompatibles avec l'essence de la peinture et dans lesquelles l’esprit inquiet et fier de Wiertz s’ingéniera à chercher une formule impossible d’art social et humanitaire. Le plaidoyer et le sermon sont frères; là où Wiertz déclamera, Valdès Leal prêche; le fond et la forme se ressemblent; il n’y a de différent que ce qui nécessairement devait séparer une âme de croyant et de catholique, en un tel siècle et en un tel pays, — l’Espagne de 1670, — d’une âme de discoureur tumultueux d’après i83o. Valdès Leal l’emporte, non parce qu’il est venu le premier, mais parce qu’il a pour lui la naïveté, la bonne foi simple et l’émotion. Les thèses en couleur de Wiertz n’ont, la plupart du temps, que l’intérêt de pamphlets empoussiérés et défraîchis; la Fin des gloires de Valdès Leal est restée belle et poignante comme une page d’horreur ressentie, dont l’épouvante a gagné le coeur même du peintre et fait trembler sa main.