CHAPITRE XIII
n’était plus celui qu’il admirait tant, reprit le chemin de sa patrie. Il y rapportait quelque chose de son maître aimé, — un peu de son talent et un peu de son âme; il avait copié ses oeuvres, il avait appris à exercer sa main, autrefois esclave de contours rèches et de colorations dures, à la pratique des beaux modelés gras et enveloppés, des élégances et des distinctions aristocratiques dont il avait surpris le secret chez le grand portraitiste. Et, ravi, transformé, il vint étaler orgueilleusement son bagage sous les yeux de ses anciens condisciples et de son ancien professeur, enthousiasmés à leur tour. Le professeur était trop vieux pour changer; les condisciples n’hésitèrent pas. Alonso Gano, plus âgé que Pedro de Moya, et pourtant mûr et « arrivé », accepta avec joie cette influence tardive, inattendue. Mais il y en eut un autre qui, plus jeune, encore indécis de la voie qu’il allait suivre, trop pauvre pour s’abandonner à ses rêves d’artiste, se livra tout de suite à elle, amoureusement. Il s’appelait Murillo.
Ce voyage en Flandre de Pedro de Moya est, dans l’histoire de l’art espagnol, d’une importance capitale au point de vue de ses conséquences. Le profit que Moya en retira personnellement n’est que peu de chose en comparaison du profit que d’autres, et principalement Murillo, en retirèrent pour eux-mêmes. Ce voyage marque une évolution, le premier pas vers une expression artistique nouvelle, se rattachant étroitement aux traditions flamandes, mais aussi d’autant plus proche de la décadence quelle rompt les liens qui jusqu’alors avaient tenu l’art espagnol fixé au sol de la patrie. Ces liens, c’étaient les qualités fortes, robustes, austères, qui traduisaient si fidèlement le sentiment de la race, avec ses croyances, ses faiblesses et ses énergies. L’évolution nouvelle adoucira bientôt les angles, éteindra les violences, atténuera et amollira tout ce qu’il y avait de heurté, de brusque et de mâle. On se détournera des maîtres, vivants encore dans leur splendeur d’astres couchants, Ribera, Herrera, Zurbaran, Velâzquez, et leur superbe âpreté pâlira tout à coup devant la caressante mondanité du tendre Murillo,
Bartholome Esteban Murillo (1618-1682) fut l’enfant gâté de son siècle; il l’a été aussi, jusqu'à présent, de la postérité. Mais cette
L’ART ESPAGNOL
faveur extraordinaire, qui lui a fait une inconcevable réputation, basée sur une admiration traditionnelle et locale bien plus que sur des raisons solides, n'est pas de celles qui durent éternellement. La postérité à venir sera plus sévère envers lui ; elle le jugera moins aveuglément; elle le mettra à son rang; elle reviendra sur bien des accès de lyrisme injustifiables et bien des dithyrambes immérités. Elle réformera nombre d'arrêts portés sur lui par des voix pourtant sérieuses, « autorisées », qui, se faisant le complaisant organe d'un chauvinisme irréfléchi, n’ont pas craint de l’appeler, de tous les peintres, « celui qui a résumé le plus complètement toute la puissance de l'art », et de s’écrier : « 11 a été supérieur dans tous les genres », — après avoir qualifié Velâzquez : « le plus grand artiste de l’Espagne après Murillo » ! 1
L'immense popularité de Murillo suffirait à établir son infériorité vis-à-vis de Velâzquez, de Zurbaran, de Ribera, qui n’avaient rien de ce qui séduit le vulgaire. La popularité ne va généralement qu’à des qualités secondaires, à la portée de tous; les qualités de premier ordre échappent à la foule ; le sens des œuvres vraiment supérieures lui manque, parce qu’elles ne sont pas à son niveau. Admirer, c’est comprendre, a-t-on dit. La foule n'admire que ce qu’elle comprend, et ce qu’elle comprend a beaucoup de chances d’être médiocre.
Certes, il a bien fallu que Murillo eût en lui une force réelle pour expliquer la longue durée de cet engouement, qui s'apaise, mais n’est pas près encore de se taire et ne se taira jamais tout à fait. Dans les admirations de la foule, si exagérées qu’elles soient, il y a toujours place pour quelque justice. La force de Murillo, c’est d’avoir été l’un des plus féconds artistes de son temps et d’avoir su se créer une personnalité. Cette personnalité fut lente à se dégager; il n’arriva à la conquérir qu’après un compagnonnage de plusieurs années avec les chefs-d'œuvre de toutes les écoles réunies au Prado et dont Velâzquez, arrêtant ses téméraires et inutiles projets de voyage, lui permit et lui conseilla l'étude assidue; il subit tour à tour l’influence des maîtres espagnols, italiens et flamands, au hasard de ses impressions indécises
i. T. Thoré, Études sur la peinture espagnole, dans la Revue de Paris, 1 835 .