CHAPITRE XIII
et changeantes. Mais l’émotion que Pedro de Moya lui avait mise au cœur tout d’abord, en lui parlant de Van Dyck, son préféré, perdura, surmontant toutes les autres et survivant à toutes; c’est Van Dyck dont on retrouve le souvenir presque à chaque pas tout le long de sa route triomphale, dans chacune de ses toiles, mêlé à sa propre inspiration; c’est lui qu’on devine, qu’on entrevoit, qui anime son « génie », partout et jusqu’à la fin, sans jamais cependant, hâtons-nous de le dire, se substituer complètement à l’individualité du peintre espagnol, qui est indéniable. Même dans certains tableaux peints plus directement sous d’autres influences, dans le Saint Thomas de Villanuova, de Séville, qui date de l’époque où Velâzquez exerçait sur lui son écrasant empire, Van Dyck apparaît, bien reconnaissable à des détails de composition, à certaine figure de mendiant couché au premier plan et qui rappelle le fameux mendiant du Saint Martin de Saventhem.
Est-il besoin d’ajouter que si, dans l’éveil de ces souvenirs, l’idée d’un rapprochement vient à naître tout naturellement entre Van Dyck et Murillo, et bien qu’il ait eu assez de fermeté pour que sa caractéristique, parfaitement intacte, n’en puisse jamais souffrir, Murillo n’est point parvenu à éclipser Van Dyck là où il le rappelle? Ses mérites acquis dans l’intimité du maître flamand joints à ses mérites innés n’ont pu faire nulle part, sur ce terrain, qu’il ne lui soit point inférieur. Van Dyck le surpasse de toute la supériorité de son talent plus robuste et de son sentiment plus profond. Murillo a peint, comme Van Dyck, des Christs en croix (nos 874 et 87 5), seuls, détachant leur corps livide sur la sombreur d’un ciel d’agonie; mais quelle distance les sépare dans l’émotion produite! Les Christs de Van Dyck lèvent les yeux au ciel, avec dans leurs regards l’angoisse du sacrifice divin; ceux de Murillo baissent la tête vers la terre, résignés, inexpressifs. Et ainsi de même, partout ailleurs, non seulement quand une similitude de sujet ou de type amène une comparaison, mais dans l’ensemble de l’œuvre, mise en regard, pesée et jugée, de ces deux maîtres que trop volontiers on oppose l’un à l'autre.
Tous deux évidemment ont eu leurs heures de lassitude et d’énervement, ces heures difficiles où l’œil se trouble, où la main
L’ART ESPAGNOL
faiblit. Mais ce n’est pas sur ce que la pensée produit en ces moments-là qu'il convient d'asseoir un jugement. Nous examinons les fruits sains de l'arbre, sans nous occuper des fruits malades. Ce qu'il faut prendre de Murillo, pour bien l’apprécier, c’est, d'une part, ses Assomptions et ses Saintes Familles, — les meilleures, au Louvre, au Prado, à Séville, avec la population d’anges et de petits Jésus qui en dépend; — d’autre part, ses tableaux d'histoire religieuse : la Sainte Elisabeth de Hongrie, de l’Académie de San Fernando; le Saint Antoine de Padoue, de la cathédrale de Séville ; le Saint Thomas de Villanuova, le Christ se détachant de la croix pour embrasser saint François, de l'Académie de Séville, et ses tableaux populaires, les Mendiants, de Munich, et le Pouilleux, du Louvre. Ces derniers sont les plus sérieux, et ils eussent suffi à sa réputation ; mais ce sont les premiers qui ont fait toute sa gloire. Et si, au moins, il se fût contenté de peindre ceux-là seulement, les bons, où tout un monde de madones et de chérubins s’ébat folâtrement! Mais les Assomptions, les Saintes Familles, les petits anges et les petits Jésus se sont multipliés à l’infini, toujours semblables; leur grâce particulière, un peu affectée, est devenue bientôt une grâce stéréotypée, reproduite à un nombre d’exemplaires considérable, selon les besoins, et faite sur recette; et, comme cette grâce avait ce qu’il fallait pour plaire et qu’elle était sans doute très demandée, Murillo se laissa entraîner sur la pente de ces faciles triomphes. On dirait d’un peintre qu’un premier succès, un succès de dames, a grisé, et qui s’est laissé aller à refaire cent fois, sur commande, le même joli tableau, — ce joli tableau qui a tant plu la première fois, et qu’on s’arrache, et qu’on lui redemande sans cesse, de tous côtés ! Et alors, il peint des chérubins à la douzaine ; il n’a pas assez de temps pour peindre tous ceux qu’on sollicite de lui, et que l’on veut en tout pareils à ceux qu’il a peints déjà, et qui étaient si charmants, avec les mêmes beaux yeux noirs, les mêmes cheveux blonds frisottants, la même bouche rose !
Ses tableaux d’histoire religieuse, d’une inspiration plus sévère et d’un ordre plus relevé, échappent du moins à cette banalité du lieu commun et à ce danger de la répétition à outrance. Le Christ tombant