‹ L'art Espagnol, précédé d'une introduction sur l'Espagne et les EspagnolsChapitre 98 sur 122 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

froids, et vice versa. Un tableau uniformément chaud ou froid est monotone, ce qui est le pire de la froideur. Observons la nature; elle nous donne sur ce point d’utiles renseignements. Tout est, chez elle, opposition ; par les contrastes qu'elle fait naître en ses moindres détails, les colorations chantent dans la lumière et acquièrent leur véritable valeur; sans ces oppositions, elles n’auraient ni finesse ni éclat; elles n’auraient pas la vibration, elles n’auraient pas la vie. Quand on nous dit d’une œuvre de Murillo qu’elle appartient à sa manière froide ou à sa manière chaude, nous ne savons absolument rien, pas même si elle est grise ou si elle est bitumineuse. Nous n’en savons pas davantage quand on nous affirme qu’elle appartient à sa manière vaporeuse. Le vaporeux, en peinture, est une qualité qui manque de précision, et trop souvent, pour Murillo, cela est synonyme de mollesse. On s’imagine à tort que Murillo avait appris des Flamands à « envelopper » les objets dans l’air ambiant, à les parer des attraits mystérieux du clair-obscur. Au premier aspect, on pourrait s’y tromper, car il n’a point la sécheresse de la plupart de ses compatriotes. Mais il n’a point non plus, en revanche, leur belle solidité, même dans ses pages célèbres. Sa soi-disant chaleur n’est maintes fois qu’une triste harmonie de sauces et de jus, et sa manière vaporeuse tant exaltée, qu’un tapotage veule et floconneux, pauvre d’accent et pauvre de santé.

Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu’il a été beaucoup aimé... Tel sera, qui sait? le jugement que portera l'avenir sur cette glorieuse victime de l’enthousiasme irraisonné de la foule. Et déjà cet enthousiasme porte avec lui son châtiment : Murillo est le peintre du monde le plus copié; des myriades de rapins pillent ses œuvres pour en faire des sujets d’éventails, des dessus de boîtes et autres articles de petit commerce ; les bazars du nouveau monde et du monde ancien en sont encombrés; on les met en coupes réglées; on en fait des réductions à la douzaine et à la grosse ; il y en a des entrepôts tout pleins. On copie les Madones de Murillo comme on copie, à Paris, le portrait de Mme Vigée-Lebrun et, en Italie, le Christ de Guido Reni. Jamais les copistes ne copieront ce qui est vraiment beau, de la souveraine et éternelle beauté de l’Art.

L’ART ESPAGNOL

Heureux Murillo ! Dans son propre pays, aucun honneur n'a manqué à sa mémoire. Mais ces honneurs, dont on l'accable, doivent peser lourdement sur sa tombe. Car, tandis que, dans une acclamation formidable, tout un peuple le magnifiait, un autre que lui, bien plus digne, était oublié : Velâzquez. Le nom de Murillo était dans toutes les bouches et dans tous les coeurs; le nom de Velâzquez restait encore presque ignoré. 11 a fallu que l'étranger vînt un jour lever la pierre qui tenait ce grand homme couché dans son sépulcre, et s’écriât : « Lève-toi ! » Et Velâzquez s’est levé, dans un rayonnement. Mais son nom n’a pas détrôné, dans les bouches et dans les cœurs, le nom de Murillo; ce dernier seul est populaire, sacré et vénéré; l’autre n’est prononcé que par les délicats et par les raffinés. Le peintre national, le peintre par excellence, l'archi-saint auquel, sous peine de mort, il est défendu à quiconque de toucher, c’est toujours Murillo. Depuis longtemps Murillo a sa statue, dans les jardins du Prado, à la place d’honneur que Madrid a réservée aux Espagnols illustres... Quant à Velâzquez, rien. Peut-être songera-t-on à lui, plus tard. Velâzquez

peut attendre.

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