LE DUC DE LÜYNES
lions se firent à ses frais. Quatremère de Quincy (il ne parut ici, je crois, que comme vétéran de la science), Lctronne, llaoul-llochette, Charles Lenormant, Lajard, le baron de Witte (le seul qui soit resté debout), formèrent, en se groupant autour de lui, la section française de l’Institut de correspondance'. Il aurait été difficile, je crois, de trouver une plus grande variété d’esprits et d’idées que dans cette réunion de savants distingués; mais tous étaient animés par une même pensée, par un même désir ; la culture la plus complète du domaine de l’antiquité figurée. Sous ce titre : Nouvelles Annales, deux volumes parurent... Ce fut tout. Vingt-quatre ans plus tard, peu rassuré sur les destinées d’une science où il était devenu maître, et promenant autour de lui des regards découragés, le duc de Luynes nous écrivait : a Je n’ai plus de confiance dans l’avenir de l’archéologie ; elle a fait son temps. »
De 1829 à 1847, rédacteur laborieux, il n’a guère donné moins de trente articles aux Annales de l’Institut archéologique, section romaine ou française. Critique savante, numismatique locale, topographie de certaines villes de l’Italie méridionale (la Grande-Grèce des anciens), interprétation des peintures de vases, tels sont les sujets qu’il traite de préférence. Je note un peu au hasard (tout mériterait d’être signalé) l’article où, à propos d’une peinture de vase {Ulysse chez Polyphème), il examine les principes de cette langue du symbole que nous ne parlons qu’avec effort et que possédèrent si bien les artistes de l’antiquité, je signale également un article sur le type de la Gorgone. Après
avoir suivi l’art grec dans sa marche depuis son origine hiératique j usqu’à l’àge d’expansion et de liberté ; après avoh’ remarqué que cette période est suivie d’une décadence insensible d’abord, mais qui se manifeste de plus en plus par un impérieux besoin de figures et d’images compliquées : « Voila, ajoute-t-il, ce qui frappe les peuples qui finissent , car le beau qu’ils n’ont point enfanté les importune ; quant à la simplicité, il ne leur est pas donné de la comprendre. »
Il importe de le remarquer. Les articles qui concernent surtout la numismatique décèlent une sagacité bien rare. C’est principalement comme numismate que le duc de Luynes a su conquérir les suffrages des antiquaires. Personne n’aimait davantage les médailles, personne n’était plus connaisseur, et, comme le disait un maître en ces matières, personne n’était plus heureux dans l’interprétation des types devant lesquels d’autres numismates avaient reculé. Il était de la race des Eckhels.
L’étude des œuvres de l’art antique conduisit le duc de Luynes vers l’étude des religions qui ont inspiré ces œuvres immortelles. L’étude des religions de l’antiquité est bien faite pour intéresser les intelligences vigoureuses qui aiment à remonter aux origines, car les mythologies appartiennent à cet âge que l’on peut appeler le printemps de l’esprit humain. Attentif, scrupuleux et curieux, le duc de Luynes est entré dans cette voie, guidé par une grande expérience des monuments figurés. Loin de se perdre dans les méandres d’une érudition embrouillée, il
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marche droit au but. On sait où il va. Sans méconnaître le cùtc naïf et vulgaire de l’antiquité, il repousse le rationalisme intolérant des Voss et des Lobeck. Partisan des influences orientales, il s’est éloigné de plus en plus de l’école hellénique d’Ottfried Müller. Il pencherait plutôt vers Creuzer, mais sans entraînement. Quand je rassemble mes souvenirs , il m’apparaît comme un symboliste modéré et prudent, et qui, du reste, ne se lie précisément à aucun système, dans l’espérance de pouvoir mieux servir la vérité.
Eh, mon Dieu ! je suis le premier à le reconnaître, le duc de Luynes n’avait pas les vues hardies d’un Charles Lenormant ; l’étincelle d’un Letronne lui manquait. Son érudition ne recevait pas d’une humem' agressive cette saveur un peu âcre, ce piquant qui réveille le lecteur, plaît ou donne l’idée de protester : il écrivaitmal. Mais aussi, comme cette érudition judicieuse était sûre! comme elle faisait autorité! Ces mots : Le duc de Luynes l'a dit^ tranchaient bien des difficultés. Nos oracles s’en vont.
Si la critique pouvait se permettre d’entrer avec sécurité dans cet ordre de raisons très-secondaires, trèsmatérielles, qui mènent notre pauvre nature, et qui parfois jettent dans certains courants, lettrés, savants et artistes, on pourrait trouver peut-être quelque rapp'ort entre le goût du duc de Luynes pour l’archéologie orientale, dans la seconde moitié de sa carrière, et son amour croissant pour les pays chauds. Comme Gœthe, il aimait le soleil et la lumière. Frileux de sa nature, il fuyait le Nord quand l’hiver venait. A vrai dire, le Midi ne lui fut pas toujours favorable. Il partit
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pour l’Égj'pte vers 1840. Il en revint bientôt: il avait failli y mourir.
Contraint de me hâter, je passe rapidement sur ces études orientales que constatent trois importantes publications : TjEssai sur la numismatique des satrapies et de la Phénicie sous les rois Achœménides[{ 846);le livre intitulé : Numismatique et Inscriptions cypriotes (1852), et la traduction de l’inscription phénicienne gravée sur le sarcophage du roi de Sidon Esmunazar (1857), sarcophage dont le duc de Luynes a fait présent au Louvre. Je passe rapidement, et néanmoins je ne puis me taire sur YEssai sur la numismatique. Rendre aux satrapes et aux rois de Phénicie des médailles rangées depuis longtemps parmi les incertaines de Cilicie, c’était triompher de mille difficultés, ouvrir à la science des perspectives nouvelles, et mériter l’admiration des juges compétents. J’arrive au voyage en Syrie et sur la mer Morte.
De cette expédition privée dont le public s’est occupé en son temps, nous ne dirons que l’indispensable. Bien des voyageurs ont voulu pénétrer les mystères de la mer Morte. Secondé par trois hommes capables, M. Lartct, naturaliste du Muséum, le docteur Combe, et M. Vigne, lieutenant de vaisseau, le duc de Luynes a tenté de soulever le voile à son tour. Naviguer sur cette mer, l’étudier au point de vue de l’hydrographie, de la géologie ; étudier également l’ethnographie et l’archéologie des pays qui l’entourent, voilà ce que, noble pèlerin de la science, il a voulu faire et ce qu’il a fait. Le livre est terminé, les planches sont gravées, et M. le comte de