ROME, DESCRIPTIONS ET SOUVENIRS
{Journal des Débats^ 13 décembre 187^.)
Voici la nouvelle édition d’un livre publié l’an dernier et dont il a été, si je ne me trompe, rendu compte ici même. Je veux parler de la Description de Rome, parM. FràncisWey*. Ce livre est magnifique. C’est un livre de luxe, mais très-attacbanl. Il s’adresse aux savants, aux artistes, aux gens du monde, à tous ceux qui connaissent l’Italie ou qui veulent la connaître. Son succès a été rapide, si rapide môme que la première édition a été enlevée en quelques jours.
On était content. L’auteur ne l’était pas. Il a voulu faire mieux. Reprenant son travail, il s’est appliqué à corriger les fautes inévitables dans des recherches si étendues. 11 a revu, augmenté et donné, par exemple, une place plus large à l’archéologie. Les résultats des fouilles si célèbres et si peu connues, faites en 1871 et dans le cours de cette année, au Forum et au Mont- Palâtin, sont exposés ici avec un .soin extrême, et reçoivent une nouvelle lumière des gravures et des plans offerts aux lecteurs.
Ces documents si curieux sur la Rome républicaine, puis impériale, n’apparaissent cependant que comme
1. Rom;, descriptions et souvenirs, par Francis We;, ouvrage eonlenaiit 352 gravures sur bois par nos plus célèbres arlisles et un plan de Rome. Nouvelle édition, revue, corrigée, augmentée, suivie d'un index général et analytique. Paris, Hacliette, grand ln-8.
un court chapitre dans ce volume de 700 pages; car ce n’est rien moins que le panorama de la ville des Papes que M. AVey déroule devant nous, ou plutôt, il fait passer sous nos yeux une série de petits tableaux, pleins de vérité et de vie, qui nous transportent à Rome et nous donnent, pour ainsi dire, la sensation de cette vieille reine des cités. Suivez M. Wey. Ce n’est point un guide ordinaire : c’est un juge, c’est un critique, mais sans paradoxe, sans parti pris. C’est un compagnon de voyage sérieux, réfléchi, instruit, qui vous mènera partout, dans les basiliques, dans les palais, dans les musées; qui vous dira ce qu’il a appris en puisant aux meilleures sources, et sans vouloir, comme tant d’autres, s'imposer à votre esprit.
Ce qui plaît surtout dans M. Wey, c’est qu’il ne s’en tient pas seulement aux grands monuments, aux grands noms; c’est qu’il va à la découverte des choses inconnues dans cette Rome si connue, si étudiée. Une petite église oubliée, une porte de couvent, une fontaine, une rue solitaire, l’arrêtent et l’intéressent. Que lui faut-il ? Un souvenir historique ou seulement l’attrait du pittoresque et de l’imprévu. Combien de vignettes charmantes, — car il appelle toujours la photographie ou le crayon à son aide, — ne devonsnous pas à cette légitime et constante préoccupation de ne point nous montrer seulement la Rome officielle, mais, dans sa réalité vivante et dans son négligé, la ville qu’il aime et qu’il met au-dessus de toutes.
Nous pardonnera-t-on de le dire? En feuilletant ces pages si richement illustrées, nous nous sommes retrouvé pour un instant aux jours fortunés où, nous
ROME, DESCRIPTIONS ET SOUVENIRS, 12ü
égarant dans le dédale des rues romaines, nous allions, nous aussi, à la recherche de l’inconnu. Nous devons à M. Wey des émotions bien douces, un retour vers les jeunes années, et nous éprouvons un singulier plaisir à l’en remercier publiquement.
Certes, je n’ai pas l'intention de donner en quelques lignes une idée suffisante d’un livre si complet, si féconden renseignements que déjà on l’a nommé \' Encyclopédie de Rome. Je me borne à faire remarquer que ce livre de luxe est avant tout un ouvrage utile et trèsfacile à consulter, grâce à l’excellent index que renferme cette seconde édition. Cette reprise, dont toute banalité est exclue, d’une étude déjà faite tant de fois, est une œuvre consciencieuse et bien digne de l’attention non-seulement des gens de goût, mais des érudits et des connaisseurs.
Et maintenant rendons hommage aux vaillants collaborateurs de M. Wey. Leurs noms sont célèbres, et tous ont montré à l’envi que noblesse oblige : MM. Viollet-Le-Duc, Clerget, Français, Anastasi, Paul Baudry, Célestin Nanteuil, etc., se sont donné la main pour illustrer le livre de M. Wey d’une façon ravissante, aidés et traduits par des graveurs sur bois (je nommerai entre autres M. Theroud) d’une rare habileté. L’infortuné Régnault a fait aussi partie de ce groupe. Vingt-trois compositions consacrées à peindre la vie romaine, surtout dans les bas-fonds, nous montrent combien ce talent vigoureux et plein de flammes était observateur.
Un mot encore. Quand Rome sera devenue complètement un chef-lieu constitutionnel, militaire, ad-
)2n ARCHK.OLOOIE CLASSIQUE.
miiûslralir, une ville de Parlement, une ville semblable aux autres villes ; quand les vieilles traditions seront perdues et les derniers vestiges du gouvernement sacerdotal effacés totalement, le livre de M. Wey acquerra un nouveau prix, car l’auteur s’est attaché à décrire la Rome pontificale, la métropole du monde catholique, la ville du passé.
ARCHÉOLO&IE ORIENTALE
ARCHÉOLOGIE HÉBRAi'QUE
JÉRUSALEM ET LA MER MORTE* {Revue des Deux Mondeê, mai 1854.)
Uq invincible prestige s’est de tout temps attaché à la terre qu’ont marquée d’une double consécration les grands souvenirs de la Bible et de l’Évangile. La religion, la science, la poésie, lui payent un juste tribut d’hommages. A la religion elle montre le tombeau du Christ, à la science une des sources les plus profondes de l’histoire, à la poésie un ciel éclatant et l’image de l’infini par l’immensité du désert. Nul pays, à l'exception de La Mecque, n’a vu tant de pèlerins. Les premiers appartiennent à ce siècle extraordinaire, passionné de prosélytisme, où la religion chrétienne devint triomphante et dominatrice, après avoir été si longtemps persécutée et vaincue. Les seconds apparaissent au milieu de cette époque chevaleresque où le christianisme, modifié par le caractère primitif des
1. Voyage autour de la mer Morte et dont tes terres bibliques, par N, de Saulcy, membre de rinslUut. 2 volumes, Paris, 18S3.
128 ARCHKOLOGIE ORIENTALE.
nations occidentales, sert de prétexte à l’esprit guerrier, uni au génie des aventures. Enfin, quand les derniers pèlerins arrivent en Judée, l’Europe, rajeunie par le contact de l’antiquité profane, est entrée déjà dans cette période qui marque la naissance de la civilisation moderne et la disparition presque complète des derniers germes de barbarie. Désormais on abordera la Terre-Sainte non point en brandissant son épée, mais la Bible ou la plume à la main. Dans ces croisades d’une autre espèce, le souffle de l’esprit nouveau dont l’Europe est animée se fait sentir. Le pèlerin emporte des lieux saints quelque chose de plus que ce qu’il était allé y chercher, je veux dire certaines notions sur les mœurs, le climat et la géographie. Mille fois déjà ces’ pacifiques croisades se sont renouvelées et elles se renouvelleront toujours, car elles ne peuvent cesser que lorsque deux grands stimulants, la foi positive et la curiosité scientifique, seront totalement détruits.
Toutefois, ce genre d’exploration qui recueille les faits avec l’exactitude du savant, qui les juge avec la souveraine liberté du philosophe, avait été longtemps inconnu. C’est au commencement de notre siècle que l’auteur de V Itinéraire de Paris à Jérusalem ouvrit avec éclat la carrière dans laquelle il a été suivi par une foule de voyageurs. A partir de cet ins.tant, les deux grands centres du culte réformé, l’Allemagne et l’Angleterre, ainsi que cette Amérique du Nord, qui semble ne connaître qu’un seul livre, n’ont cessé de jeter sur la côte de Syrie de nouveaux explorateurs. Ce livre unique d’une race énergique se développant
.■;ur une terre nouvelle ; ce livre qui, depuis la chute du paganisme, à la place de Rome, a gouverné l’Occident, n’est autre que l’histoire de la Judée. En effet, à ne l’envisager qu’au point de vue purement humain, la Bible est un beau poëme, le récit vivant, animé, plein de concision et de force, des triomphes et des revers d’une nation douée d’un génie étrange et faite pour l’isolement. Dans la variété et l’immensité de ses récits, la Bible embrasse tout, usages civils et religieux, lois, mœurs, climat, configuration, géographie, et devient par cela même le premier et le nleilleur guide du voyageur.
Quand la critique moderne s’est prise à envisager la Bible comme un monument d’une merveilleuse originalité, mais qui rentrait dans son domaine, elle a appliqué à cette étude la toute-puissance d’analyse qu’elle devait à cet esprit défibré examen dont elle est de plus en plus pénétrée : de là plus d’un bel édifice scientifique élevé par les mains aussi patientes que hardies de nos voisins d’outre-Rhin. Mais ce qu’il importe de faire remarquer ici (car ce trait caractérise l’archéologie hébraïque et lui fait une place à part), c’est l’absence complète de tous les éléments qui constituent ce qu'on désigne habituellement dans la langue de l’érudition sous le nom d’antiquité figurée. Ce fait, si digne d'être signalé et qui a été proclamé par tous les voyageurs, se trouve confirmé par le témoignage des maîtres de la science, depuis Roseumüller jusqu’à Gesenius, depuis Michaëlis Jusqu’à Ewald.
On comprend sous le nom d’antigiiité figurée toute œuvre d'art échappée à la destruction. Quand l’anti-
quité littéraire semble vouloir nous fuir ou se perdre dans un majestueux lointain, l’antiquité figurée vient se placer, pour ainsi dire, sous nos doigts. Le souvenir, la tradition, le rêve du passé se sont revêtus d’une forme sensible ; ils sont là présents devant nos yeux et nous dominent par la toute-puissance de la réalité. A Herculanum et à Pompéi, l’antiquité figurée descend aux plus infimes détails de la vie, elle n’échappe même à une sorte de vulgarité bourgeoise qu’à force d’élégance et d’art. Vous n’avez qu’à voyager, à parcourir l’Inde, l’Italie, la Grèce : partout vous trouverez des temples, des statues, qui vous parlent éloquemment des magnificences du paganisme. Visitez la Judée, vous y chercherez en vain les restes de sa civilisation primitive et de son antique religion. C’est que la race qui foula d’abord ce sol, comme toutes les races sémitiques, n’avait que peu de goût pour les images et ne s’inocula jamais le culte des beaux-arts. En Judée, si le décor est le même qu’il y a trois mille ans, la scène est vide depuis nombre de siècles. On n’y voit point, comme sur les promontoires de Sicile, comme sur les rives du Nil, de ces belles ruines qui enrichissent le paysage; point d’édifices au sommet des collines, piédestaux sans statues. Il est brisé, ce bel accord de la nature et des monuments; il y est inconnu, ce lien de l’Acropole et du Parthénon, qui les attache si étroitement que le rocher athénien serait le plus insignifiant rocher du monde sans sa couronne d’albâtre. Ces harmonies, faites pour le peintre et pour le poëte, n’existent point en Judée, car il est aussi difficile aujourd'hui de reconnaître les vestiges des premiers dominateurs
bigilizfid by C^ofigle
•lÉROSALEM ET LA MER MORTE. 131
de ce pays que les pas des Arabes sur le sable du désert qui est à ses portes.
Et pourquoi? C’est que la nation juive n’a eu, à vrai dire, qu’un seul monument, et qu’il est détruit depuis plus de deux mille années. Ce monument, c’est le temple de Salomon, dont il ne reste rien, si ce n’est la description assez confuse qu’on en lit dans l’Écriture. Ne soyons donc pas surpris si tous les auteurs qui ont traité de l’architecture des anciens peuples se sont accordés à dire qu’on ne sait que bien peu de chose de celle des Hébreux ‘. Il y a plus, un des hommes qui ont le mieux connu l’antiquité biblique, l’illustre Michaëlis, a voulu prouver que les Juifs n’étaient que de pauvres architectes au temps de Salomon. Cette incapacité a été de longue durée. Copier les Phéniciens paraît avoir été le but de tous leurs efforts. Or, comme les Phéniciens n’ont pas laissé un seul monument, on peut juger d’après cela de l’immense difficulté de se rendre un compte exact et sévère de l’architecture des Hébreux.
Mais supposons pour un instant que Michaëlis et les historiens de l’art soient pleinement dans l’erreur; supposons que les Juifs aient été d’habiles architectes, supposons qu’une race si rapprochée du désert, et par conséquent nomade à son origine, puisse être placée
1. Vo;ez Hirt, Geschichie der Baukunst, Ce savant commence le chapitre qu’il a cru devoir consacrer à l’architecture hébraïque et phénicienne par déclarer qu’il ne reste plus rien de celte architecture. «Tout ce qu’on peut conjecturer sur l’art hébraïque, dit Winer, c’est qu’il ne mérita jamais d'être considéré comme un art, puisqu’il ne dépassa point les limites d’un mécanisme grossier. ■ Voir Winer, Biblisches Real-Worlerbuch ,
sur la même ligne que des nations agricoles et sédentaires, et forcées par celte raison d’apprendre de bonne heure à bâtir : il ne faudrait pas pour cela méconnaître l’importance d’un fait capital pour l’intelligence de l’archéologie biblique, et sur lequel nous devons insister. C’est une terre cruellement bouleversée que cette terre de Judée! On a dit éloquemment qu’elle avait été travaillée par les miracles; il faut ajouter, pour être vrai, qu’elle l’a été plus encore par les révolutions. La Judée était un vaste chemin ouvert aux conquérants de l’Égypte ou de l’Asie. Odieux aux autres peuples, les Juifs n’étaient entourés que d’ennemis. Leur histoire n’est qu’une alternative sanglante de victoires ou de défaites, entremêlées de longues périodes de servitude. Occupés sans cesse à se préserver du joug de l’étranger, ils succombèrent à la fin, et leur capitale perdit jusqu’à son nom. Jérusalem a été prise et saccagée dix-sept fois, un million d’hommes ont été tués autour de ses murailles. Les Juifs auraient construit autant et plus que les Romains, que d’aussi effroyables catastrophes expliqueraient l’impossibilité où l’on est de trouver des restes de l’architecture hébraïque. Et quand il serait vrai que les guerres, le temps et la barbarie ne se seraient point conjurés pour disperser et anéantir tous les débris de la première civilisation hébraïque, ne faudrait-il pas reconnaître aussi le pouvoir d’un autre conquérant qui s’avance couronné de fleurs et suivi de tous les arts, pour s’emparer des montagnes arides de la Judée ? Ne faut-il pas saluer le génie hellénique qui se révèle avec tant de magnificence dans les longues colonnades de
Palmyre et jusque dans le flanc des rochers de Petra? De là cette Jérusalem nouvelle, toute brillante des clartés de la Grèce, qui s’élève triomphalement sur les édifices de la cité de David croulant de vétusté. De là ce temple où se déploie la richesse élégante d’Athènes ou de Corinthe. Ce temple est le troisième; c’est Ilérode qui l’érige sur les débris des deux premiers. Ne voit-on pas que ce sont des ruines qui s’accumulent sur des ruines, une nouvelle civilisation qui fait ombre à celle qui précède? Ne voit-on pas que l’antiquité hébraïque se trouve ainsi rejetée dans des profondeurs inconnues où nul antiquaire, à cette heure, ne peut aller la chercher?
Voilà ce que chacun sait, voilà ce dont on est convaincu, voilà ce que traditions, histoire, pèlerins, voyageurs, savants, poètes même, répètent à l’envi ; voilà néanmoins ce que, dans une publication récente, on est venu combattre, ce qu’on a voulu nier. Au nombre des principaux arguments présentés à l’appui de cette théorie, il en est deux surtout qui ont attiré l’attention réveillée par des noms qui s’associent depuis l’enfance dans toutes les mémoires aux notions les plus élémentaires de l’histoire sainte. Ou a mis en avant la découverte du tombeau de David et celle non moins remarquable des ruines de Sodome. La critique a cependant éprouvé quelque défiance à l’annonce de ces deux découvertes, elle a osé soupçonner que quelquefois on peut aller chercher très-loin une erreur. Serait-ce de sa part entêtement, faux système, quelque chose de pis encore? Il y a là un point qu’il nous paraît intéressant d’examiner, car les deux questions à dé '
battre sont au nombre des plus importantes parmi celles que peut soulever un voyage archéologique en Terre-Sainte.
Dans les premiers mois de l’année 1831, un groupe de voyageurs traversait la Judée. Étudier la topographie et les monuments de Jérusalem n’était pas leur unique but : l’attrait de l’inconnu les poussait à explorer le bassin de la Mer-Morte, Aussi, après quelques moments de repos, quittèrent-ils en toute hâte la ville sainte, afin de gagner la rive occidentale du lac Asplialtite; puis, après l’avoir côtoyée en se dirigeant vers le sud, après avoir tourné la pointe de la mer Morte à son extrémité méridionale en passant au pied de la montagne de Sodome, ils côtoyèrent la rive orientale en remontant vers le Nord, à travers le pays de Moab, bien au-dessus de la presqu’île d'El-Liçan, c’està-dire à près de la moitié du lac Asfihaltite ; ensuite ils visitèrent El-Karak, célèbre dans l'histoire des croisades, revinrent par le même chemin, et rentrèrent à Jérusalem en passant par Hébron, Définitivement établi à Jérusalem, après une seconde excursion snr le rivage de la mer "Morte, au nord, à l’embouchure du Jourdain et sur remplacement de Jéricho, le chef de cette expédition se consacre à l’étude des principaux monuments de la ville sainte, ou plutôt de ses reliques. Les tombeaux de la vallée de Josaphat, celui qu'on nomme le tombeau des Bois, les débris de la muraille qui entou-
Diqif,
rait le temple de Salomon, la vieille enceinte des rois de Juda, ruines auxquelles le voyageur assigne ces noms, enfin les portes, les fontaines, attirent tour à tour son attention, et lui fournissent la moisson la plus ample d'observations et de conjectures. Enfin, après quelques mois partagés ainsi entre l’étude et les courses, le voyageur et ses amis traversent la Syrie, remontent jusqu’au Liban, visitent Damas, et s’embarquent pour la France dans ce même port de Beyrout qui les avait vus jeter l’ancre cinq mois auparavant.
Quels ont été les résultats de cette exploration ? — La solution d’un double problème, si nous en croyons le voyageur lui-même, homme d’imagination vive et d’esprit facile, qui joue avec l’érudition comme d’autres avec la poésie, et qui se trouvera toujours, vous pouvez en être sûr, là où il y a une difficulté à résoudre et un logogriphe à deviner. Ce voyageur est M. de Saulcy. La première énigme qu’il ait rencontrée sur sa route est le fastueux sépulcre qui cache si bien, sous les murs de Jérusalem, le nom de ceux dont jadis il a renfermé les dépouilles. La seconde touche également aux sciences naturelles et à l’archéologie, aux phénomènes dont les bords de la mer Morte gardent la trace et aux ruines qu’on a prétendu y retrouver. Commençons par la première des deux questions.
Quand on sort de la ville sainte par la porte de Damas, on marche pendant un demi-mille sur un plateau rougeâtre où croissent quelques oliviers. Là, on rencontre une excavation que l’on a comparée aux travaux abandonnés d’une ancienne carrière. Un chemin large et en pente douce vous conduit au fond de
cette excavation, où l’on entre par une arcade. On se trouve alors au milieu d’une salle taillée dans le roc. Cette salle a trente pieds de long sur trente pieds de large, et les parois du rocher peuvent avoir de douze à quinze pieds d’élévation. La population arabe donne à cette excavation le nom de Qbour-el-Molouk, qui répond à celui de grottes royales ou tombeaux des rois dans le langage des Francs.
Depuis que Jérusalem est devenue un but de pèlerinage ou un objet de curiosité, il n’est pas de voyageur qui n’ait visité le tombeau des rois. C’est le plus beau, le plus intéressant de tous les monuments qui entourent cette ville, et déjà au moyen âge il jouissait d’une certaine célébrité. Pococke, Niebuhr, Yrby et Mangles, enfin MM. Robinson et Smith, ont tous pris soin de lever le plan du tombeau des rois. C’est ce que M, de Saulcy paraît avoir oublié, lorsqu’il assure que l'incertitude qui règne sur l’origine de ce tombeau provient de ce que personne avant lui ne l’avait examiné attentivement. Tout au contraire, comme on vient de le voir, les regards, depuis bien longtemps, sont fixés sur ce tombeau. Depuis bien longtemps aussi on dispute sur la destination funéraire d’un monument dont la qualification, à la fois si pompeuse et si vague, laisse errer l’imagination. En effet, de quels rois s'agit-il? Les uns veulent y voir le sépulcre d’Hérode le 'Pétrarque, les autres celui d’Délène, reine d’A.diabène *. M. de Saulcy est le premier qui se soit
1 . Nous croyons savoir que telle est l'opinion de M. RaouLHochelle, opinion qu’il aurait développée avec beaucoup d’érudition ut de critique dans une séance do l'Académie des inscriptions et belles-lellres.
avisé d'y reconnaître les tombes authentiques des rois de Juda. Deux raisons, jusqu’ici, ont empêché tous ceux qui ont visité ce monument de concevoir une semblable idée, deux raisons bien graves, il le faut croire : la première, c’est que l’Écriture sainte et le sentiment universel placent les tombeaux des rois de Juda sur la montagne de Sion; la seconde, c’est que l’architecture du tombeau des rois est bien plus dans le goût grec que dans celui de l’Orient.
Il y a des personnes qui s’effrayeraient, en une matière si délicate, de se trouver seules de leur opinion. Cette crainte n’a point troublé M. de Saulcy. Enlever les tombes des rois de Juda de la colline de Sion, où chacun croit qu’ elles sont enfouies depuis des centaines de siècles, c’est un vrai tour de force dont l’idée lui a souri. Que l’on veuille bien nous suivre dans l’examen de ce curieux point d’archéologie.
Quand on cherche à ramener cette question à son vrai point de départ, on reconnaît que toutes les hypothèses du savant académicien reposent uniquement sur une pure interprétation, sur le sens qu’il attribue à ces mots : la ville de David, locution fréquemment employée dans le corps des Écritures hébraïques pour désigner la partie la plus ancienne et la mieux fortiûée de Jérusalem. Selon M. de Saulcy, le nom de ville de David n’appartient point exclusivement, comme on l’avait pensé jusqu’ici, à cette portion de la cité qui était assise sur le rocher de Sion ; il veut que cette dénomination s’applique à Jérusalem tout entière. M. de Saulcy a ses raisons, comme on va le voir. 11 est clair que, du moment où la montagne de Sion ne peut
)38 ARCHÉOI.OGIE ORIENTALE.
plus être considérée comme étant spécialemept l’assiette de la ville de David, les sépulcres des rois de Juda peuvent se rencontrer partout ailleurs, et il n’est pas moins facile de voir que, les passages de l’Écriture où il est dit que ces princes ont été ensevelis dans la ville de David se trouvant alors dépourvus de toute application à un lieu déterminé, le champ des hypothèses s’étend outre mesure. Pour mieux faire apprécier la valeur de cette observation, il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur la topographie de Jérusalem.
Au temps de Flavius Josèphe, cette ville était assise sur deux collines placées en face l’une de l’autre, au nord et au midi, de hauteur inégale, et séparées par une vallée. De là, comme dans une foule d’endroits, une ville haute et une ville basse, La ville haute, c’està-dire l’ancienne Jérusalem, était située sur la colline la plus méridionale ; elle s’élevait au-dessus d’un ravin profond qui serpentait à ses pieds, à l’est, au sud et à l’ouest, — le ravin des enfants d’Hinnom, c’est ainsi qu’on le désignait, — et se trouvait défendue vers le nord par une épaisse muraille flanquée de tours. Ce plateau, le plus escarpé de tous ceux sur lesquels s’étendait la cité sainte, n’était autre que la colline de Sion elle-même. Acra, la colline du nord, dominait le temple, qui s’élevait sur un autre plateau situé à l’est, sur le mont Moria. Acra, qui n’était qu’un appendice de la colline de Sion, communiquait avec elle par un pont ou viaduc jeté sur une gorge étroite surnommée le Tyropéon^ ou vallée des fromagers. Ainsi Jérusalem couvrait un sol accidenté, coupé par
de profonds ravins formant comme de larges fissures au milieu de ses vastes plateaux. Par ses nombreux mamelons, elle rappelait cette autre cité, assise sur sept collines, qui lui dispute le premier rang dans le respect du monde et dans l’histoire.
Sion se trouvant la colline la plus élevée, l’avantage de cette situation aurait pu la faire choisir de préférence à la colhne d’Acra par le roi David, s’il avait eu à se décider à cet égard ; mais on sait que ce fut en s’emparant d’une forteresse située sur les rochers de Sion qu’il triompha de la résistance des Jébuséens, premiers habitants de Jérusalem. Devenu maître de cette forteresse, David s’y fixa, il y fît bâtir son palais et lui donna son nom. Cette forteresse est la ville de David, c’est-à-dire le noyau de la véritable Jérusalem*, laquelle, devenue riche et populeuse sous les princes de la maison de Juda, franchit bientôt les limites étroites qui lui sont assignées, s’empare du mont Moria, où elle élève son temple, se déploie sur le plateau d’Acra, et finit par conquérir vers le nord une dernière colline nommée Bezetha.
N’esl-ce pas là l’histoire de toutes les cités? Ne commencent-elles pas par une acropole, lieu élevé et fortifié, inaccessible à l’ennemi ? Que la civilisation se fasse jour, et la ville, qui étouffe dans son étroite enceinte, descendra dans la vallée pour y respirer à l’aise
1 . En effet, celle ville, qui n’aveit été pendant longtemps qu’une bourgade sous te nom de Salem, commença dès lors à acquérir quelque importance. Joab, neveu de David, donna suite aux travaux commencés par le roi-prophèle, et « Jérusalem, dit Bossuet, prit une forme nouvelle, y
UO ARCHÉOLOGIli ORIENTALE.
et fleurir autour de son rocher natal. Ce qui est non moins certain, c’est que, quand on trouve dans les poètes et chez les prophètes le nom de ville de David appliqué à Jérusalem tout entière, ceci n’est qu’une expression emphatique, une pure licence poétique*, que l’on aurait tort, en présence des témoignages de l’histoire, de vouloir prendre au sérieux. Ouvrez les Macchabées, et vous y verrez ces mots ; la ville de David, appliqués de la façon la plus directe et la moins contestable à la montagne de Sion *. C’est précisément le même endroit que Josèphe nomme la ville haute (l’historien des Juifs affecte de ne se servir jamais de ce nom de ville de David), c’est ce même endroit, disons-nous, et ce qui le prouve sans réplique, c’est qu’il donne à la ville haute les mêmes limites que celles de la ville de David, le ravin de Tyropéon et celui des enfants d'Hinnora.
Sur quoi M. de Saulcy se fonde-t-il pour repousser tous les témoignages qui établissent que jamais on n'a confondu la ville de David, c’est-à-dire l’enceinte fortifiée de Sion, avec le reste de Jérusalem? sur quoi se fondert-il pour méconnaître l'autorité des Gesenius, desWiner et de notre Danville? Sur le passage suivant, extrait d’une note de M. Cahen, le traducteur de la Bible : « David fut enterré à Jérusalem, appelée ville